Il passe d'un coté de la rue, pressant le pas, l'air affairé. Puis, d'un coup, il s'arrête, semble avoir oublié quelque chose et remonte dans l'autre sens. Avant de s'arrêter à nouveau. Il regarde dans ma direction. Quelque chose attire son attention. Il s'approche de la vitrine pour découvrir ce qui vient de sortir. ça ne durera pas longtemps, juste le temps de regarder des photos de cinéma. Pourtant, il reste quelques minutes devant les mêmes clichés. Trop longtemps peut être. ça va finir par se voir Il décide de s'intéresser aux autres vitrines.

Maintenant, il veut tout voir, tout savoir, tant pis pour les urgences, il y a des films à voir avant. C'est du sérieux, il faut prendre la bonne décision, ne surtout pas se tromper ce serait une perte de temps.

Top, il a pris sa décision et court vers mon comptoir comme s'il était soudain pris d'une folle envie de pisser. Il pose son billet et me dit

- Baise-moi...

Et je n'aurais pas d'autre choix que de lui répondre "oui", tout en rajoutant, "deuxième salle à gauche".  A peine repris la monnaie, le voilà déjà parti. 

Il y a peu de films "sulfureux" dans un cinéma classique mais quand ils arrivent, c'est un petit bonheur. Tout ces hommes qui observent la même vitrine en essayant de s'éviter, l'air de découvrir les images d'un massacre qui les dégouteraient, jouant ensuite fausse improvisation qui les poussent à demander une place malgré eux. Ils sont finalement assez attachants, surtout quand on pense aux efforts qu'ils ont du fournir avant d'arriver.

"Vas y Robert, respire, tu demandes une place, tu t'en fous, tu veux le voir ce film. Après tout, t'es majeur, t'as la quarantaine alors t'as le droit. Et puis t'as pris exprès un RTT, ta femme penses que tu bosses, alors fonce mon Robert, dans la vie, faut oser"

Une fois sur place, ils sont rapidement intimidés car ils n'avaient pas prévu mais...

Il y a du monde à la caisse.

Ils ne peuvent pas dire le titre comme ça devant tout le monde. Que vont penser les autres ? Et si un proche est dans la foule ? ça fera le tour de la famille, ça lui coûtera son mariage. Tout ça pour un film qui n'est peut être pas bon. Va savoir...

Le mieux c'est encore de se faire un avis avant.  Voilà, faut y aller pour l'avis. Pas pour le sexe. Très bien, ça l'avis. Imparable. Bien montrer au caissier qu'on est pas là pour la gaudriole. On comprend les autres, y a du sexe, ça attire les marioles, ils sont curieux (et un peu pervers, hein quand même) mais nous non, on est des pros. Le sexe sur grand écran, ça nous fait rien, on comprend mais non. Nous, c'est l'auteur qui nous intéresse. Ses intentions, le film, l'objet filmique. C'est du sérieux, nom de nom. D'ailleurs, c'est simple, on va demander une place en tirant la tronche.

Allez zou Robert, filote à la caisse, il y a moins de monde. C'est le moment où jamais.

Bien sûr, il n'y a pas que ces spectateurs là mais ils sont tellement maladroits qu'on ne remarque qu'eux.

D'autres spectateurs sont beaucoup moins poêtes comme cette collègue typée caillera qui en sortant du film, nous a lancé "'Tain, j'viens de voir Baise-moi, ça m'a retourné".

Le plus beau reste encore cette charmante octogénaire qui avec un sourire timide et un oeil qui demande déjà le pardon, m'a dit "Baisez moi, s'il vous plait".

Je n'ai pas pu m'empêcher de lui faire plaisir.

Je lui ai tendu une place.

Qu'elle a payé.

Evidemment.