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- Qu'est ce tu fous là, gros lard ?

- Bah... Rien... Je...

- Alors dégage, rien que de voir ta tronche, ça me donne envie de gerber.

- Mais... non mais...

- Tu veux que je te fasse bouffer des cailloux ?!

- Non , enfin non

- Alors, casse toi je te dis !!

Ceux qui pensent que les enfants ne sont que de ravissants bambins n'en n'ont jamais vu de près. Il n'y a rien de pire qu'un enfant. Surtout si vous en êtes un et que vous avez la malchance d'avoir des défauts physiques.

Pour ma part, j'en avais deux. J'étais gros. J'avais des oreilles décollées. Et pour ne rien arranger, j'étais pris d'une timidité maladive qui m'empêchait de répondre.

En même temps, que dire face à Dumbo, Bouboule, Gros Lard, Tas de Graisse, Tête de Cul ou Grandes Oreilles ?

J'essayais d'attraper ceux qui m'énervaient. Mais mon embonpoint m'empêchait d'être rapide et je m'essouflais au moindre effort.

- Alors, Bouboule, on sait pas courir ? me disaient mes ennemis en me lançant des chataignes.

"Ignore les" me disaient les copains. J'aurais préféré que ce soit eux qui m'ignorent.

Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à pleurer dans son coin en espérant qu'un jour ça change. A moins d'attraper le premier venu, souvent un plus petit, qui n'avait pas le temps de finir sa phrase d'insulte qu'il finissait déjà la tête incrustée dans le mur.

Allais-je passer ma vie à souffrir des insultes des autres ? Aurais je un jour ma revanche comme dans les films, quand l'idiot de la classe balancé dans un bain d'acide, revient se venger ? Verrais je un jour autre chose que du dégoût dans le regard des filles ?

Un changement pointait à l'horizon, un changement radical qui allait enfin bouleverser ma condition. Un changement appellé

L'Adolescence

Un changement qui fait mal aux yeux.

L'adolescence est souvent une période difficile pour le jeune. Le corps change, les hormones sont à feux doux, on a la libido d'un papy dans un corps de nain. Tout pousse mais pas en même temps. Les anciennes beautés d'hier deviennent les monstres d'aujourd'hui. Ceux qui se moquaient de moi se sont souvent retrouvé avec des hectolitres de pus sur la tronche. Un vrai calendrier de l'avent.

- Alors Bouboule, on traîne sa graisse ?

- T'as sucé un mort avant de me parler ? 

- ...

- Tu pus tellement que même ton visage essaie de se barrer. Regarde toi. Un vrai calendrier de l'avent. Tu devrais les peindre. Même si tu pues toujours, tu serais au moins décoratif.

Premier changement. Savoir clouer le bec. Après des années et des années de vannes intempestives, j'avais décidé de changer de cap, de me lancer dans l'action verbale, d'interrompre ceux qui m'insultaient pour être encore plus odieux (bête ?) qu'eux. Avec leur visage en biais déformé par l'adolescence, j'avais quelques points faibles que je pouvais largement utilisé. Quelques cours de théâtre en prime m'enlevèrent toute trace de timidité. Désormais, c'était dent pour dent, vanne pour vanne. Et même si ça ne volait pas haut, j'avais toujours à coeur d'avoir le dessus.

- Alors Gros Lar... Ben merde alors, c'est toi, Bouboule ?

- Et oui, c'est moi...

- Mais putain, t'as vachement perdu, qu'est ce qui t'es arrivé ??

- Il m'est arrivé que j'ai grandi...

- C'est chouette, je veux dire, c'est... enfin, t'as plus l'air d'un tas de...

- Un tas de quoi ?

- Rien, un tas de rien...

- J'ai cru que t'allais dire une connerie.

- Non, non, pas du tout...

- Ok.... ça te dérange pas si je te casse quand même un peu la gueule ?

- Non mais... pourquoi ???

- Parce que j'en ai toujours rêvé...

Deuxième changement. Mon corps. En un été, il s'est littéralement métamorphosé. Fini la graisse, fini les kilos en trop, fini l'essoufflement après deux secondes d'effort. Du gros flan, j'étais devenu une asperge. Et j'avais de l'endurance. Je dépassais d'une tête les imbéciles qui tentaient hier de me bousculer.

Aujourd'hui, ç'aurait été du suicide de m'insulter. Malheureusement, l'être humain ne comprend la menace qu'une fois qu'il a vu une victime subir quelques coups. Il y a toujours quelques idiots téméraires qui n'avaient pas encore intégré les changements.

- Bon, je retire le bandage. Et vous me dites moi... Voilà mon garçon, ça, c'est vous...  ça va mon garçon ?  Hohé, reste avec nous...

Troisième changement, l'opération chirurgicale.  J'étais né avec des grandes oreilles rouges décollées. Même si je n'aimais pas les hopitaux, si la chirurgie m'effrayais, si je trouvait ça con de gommer les petits défauts, J'avais envie que ça change. Et ça a été au delà de mes espérances.

Premier choc, découvrir un visage que l'on ne reconnait plus, et qu'on n'accepte absolument pas comme étant le sien. Il y a de quoi tomber dans les pommes. ça n'a pas manqué.

Bien sûr, il a fallu attendre des semaines. Que le pansement soit enlevé, que les fils soient retirés, que les cicatrices disparaissent. Même mon coiffeur retenait son dégout quand il me dégageait derrière les oreilles. Il avait toujours peur de m'en couper une.

- Et tu t'es pas recollé les couilles, pendant que t'y est ?

- Alors Dumbo, tu crois que t'as changé...  T'es encore plus laid qu'avant...   

 

Les insultes ont continué un temps... avant de disparaître. Petit à petit, tout le monde s'y est fait et les nouveaux amis n'ont jamais remarqué que j'avais de grandes oreilles. Encore moins décollées. En changeant de physique, j'ai changé la façon d'être abordé. Je prenais confiance en moi. Je devenais simplement normal.

Quatrième changement. Les résultats. Tout ceux qui m'insultaient ont disparu petit à petit de mon entourage scolaire, invités à sécher les cours sur d'autres bancs que ceux de mon collège.

- Mais euh, c'est quoi ton signe astrologique ?

- Ben euh... Vierge... Pourquoi ?

- C'est super vierge, j'adore-euh Vierge... elles sont... Je veux dire...

Dernier changement. Les filles. Fini le temps où elles me regardaient comme un plat de nouilles tièdes. D'un seul coup, elles me tournaient autour avec des questions idiotes de séduction. J'avais d'abord du mal à le croire. Il y avait forcément un piège derrière tant d'attentions. Et pourtant. Non... Je devenais un garçon (un homme !) nomé Désir...

-Bah alors mon gros nounours, on parle de sa jeunesse où on était tout beau et où on draguait les fi-filles...

Bon ok, aujourd'hui, ça a encore changé. J'ai un peu repris du poids. Je ne suis plus svelte, encore moins sportif.

- Ch'est à qui ces bonnes poignées de graisse, là. Ch'est à qui ? Ch'est à mon homme, cha. Oh, il est beau mon homme avec ches petites poignées d'amour...

J'ai pratiquement tout perdu. Mais ce n'est pas une raison. Je suis marié. Et heureux.

- Ch'est une bonne finfin cha mon nounours. Hein, il écrit bien avec ses gros doigts plein de boudins...