- Chéri, viens voir... C'est dégueulasse...

Je m'approche de la porte, j'aperçois la bête, je confirme.

- J'peux voir, papa ?!

Je n'ai pas le temps de le cacher. Mon fils s'extasie devant le spectacle. Je retiens encore ce vétérinaire.

- Deux gouttes par jour et vous verrez, il retrouvera son poil, son énergie et l'appétit.

La potion n'a pas simplement guéri mon chat. Elle l'a aussi transformé en véritable tigre de combat. Du matou pépère qui se léchait les pattes sur mon ventre, il ne reste plus rien. Désormais, c'est un fauve aux dents acérées qui croque la moindre bête traversant son territoire.  Les mulots morts se ramassent à la pelle et on les retrouve souvent là où on les attend les moins. A l'intérieur d'un chausson, posé sur une télécommande, caché au fond de la couette. Avec mon chat, la petite souris passe tous les jours. Au moins à chaque fois, elles sont en une partie.

Enfin, jusqu'à aujourd'hui.

- C'est vraiment dégueulasse....

- Dis donc, c'est fini les grossièretés...

- Mais c'est Maman qui a dit...

- Maman qui rien du tout...  Tu vas me chercher la balayette et un marteau, s'il te plaît

- Pourquoi faire ?

- Tu vois bien, il bouge encore...

Assis près de sa proie, mon chat ronronne en nous observant. Il est fier de son dernier présent. Une véritable oeuvre d'art. La tête pratiquement détâchée, ne tient plus que par quelques boyaux. Les pattes arrières bougent par intermittence. Ce petit mulot est sous le choc.  Ou alors ce sont les nerfs qui l'agitent ainsi.

Pas le temps de savoir, un dernier coup sur la tête et bonne nuit, les petits.

J'ai dû taper trop fort, la tête reste attachée. Je secoue le marteau pour la faire retomber.

Etape numéro deux, la balayette. On ramasse d'un coup et hop ! vole le rongeur. Il ira rejoindre le cimetière des mulots morts à quelques mètres de là. Sauf que ...

Et merde...

Ses boyaux sont restés accrochés aux branches d'un arbre. Son petit corps suspendu se balance dans le vide.

- On dirait une horloge, tu trouves pas ?

Si je trouve. Mais même si mon fils trouve ça marrant, je ne peux pas laisser la bestiole ainsi. Et je ne peux pas m'approcher non plus. Car le cimetière se trouve juste au dessus d'une cave, à un endroit où la terre n'est pas sûre. Je ne vais pas m'enfoncer sous terre simplement parce que j'ai voulu venir en aide à un mulot mort. Je n'ai donc plus qu'une solution. La lapidation.

Si je jette une pierre sur la branche, celle-ci va bouger et libérer le boyau qui se détachera, permettant à la bestiole de retrouver le plancher des vaches et de vivre une belle mort, loin des regards d'humains effrayés.

Je jette.

Et merde...

Mon plan avait presque fonctionné. Le boyau s'est bien libéré mais pas complètement. Le corps tourne maintenant sur lui-même. Il n'y a pratiquement plus rien qui retient l'animal.  Mais c'est justement ce "plus rien" qui va rendre le prochain coup difficile.

Il faut viser juste.

Je tire.

Je rate.

Je retente.

Je rerate.

Un dernier petit caillou.

Je touche le corps qui joue les derviches.

Il ne me reste plus qu'une pierre. Elle est énorme. Je n'ai plus le choix. Finie la subtilité, je tire de toutes mes forces. Elle écrase tout sur son passage. L'animal suit sa trajectoire.

Enfin.

- C'était complètement dégou...

- Dégueulasse, tu peux le dire... 

La nature est redevenue radieuse. Tout est en paix. Au loin, des oiseaux chantonnent. Je savoure cet instant de calme avant de retourner chez moi et d'écraser un jouet.

Mou.

Et vivant.

Il couine sous ma chaussure.

Maudit vétérinaire...