L'Ecole du rire

- Ah, c'est la première fois que vous venez ?!  Vous allez voir, c'est fendard  !

Entrepôts de la Plaine St Denis. Nous sommes une bonne vingtaine à attendre dans le froid l'ouverture du studio. Ce soir, c'est vendredi, il y a enregistrement d'une nouvelle série en présence du public. Et le public patiente joyeusement sous une légère bruine,se retrouvant comme une vieille bande de copains.

- Tiens, lui là bas, c'est Ahmed... Avec lui, c'est l'éclat'. Il connaît plein d'histoires... Je sais pas comment y fait pour toutes les retenir...   

Première surprise. Tout le monde connaît tout le monde. Il n'y a que cinq-six personnes à venir pour la première fois à l'enregistrement.  Dont moi. J'ai envie d'écrire des comédies, de voir comment les sitcoms s'organisent.  Plus tard, j'aimerais travailler sur Friends ou une autre série tout aussi comiques. Mais en attendant d'aller aux States, me voici dans le 9-3 où Canal Plus enregistre la nouvelle comédie qui sera diffusée dans un an.

- C'est une histoire de colocataires, me dit une habituée. Ils vivent tous ensembles, ils sont cons, mais ils sont cons -Elle s'arrête pour rire toute seule- je peux pas vous dire, faut voir parce que franchement, ça, y sont cons...   

Deuxième surprise. Les habitués connaissent  la série de fond en comble. Ils sont capables de citer les gags enregistrés la semaine d'avant, sont super potes avec les personnages (ils connaissent moins les acteurs qui maintiennent une certaine distance avec le public), se souviennent de tous les épisodes, bref sont au courant de tout comme des vrais pros.

- La semaine dernière, j'étais sur Blague à Part mais l'ambiance était bof.

- T'avais qu'à venir sur H, là franchement, on s'est poilés.      

- Ouais mais sur H, y a rien à manger ...

Ce ne sont pas des gens du métier. Juste des types du coin qui profitent de l'attraction pour venir voir la télé en vrai sur un plateau. Mais à force de venir, ils sont devenus une puissance qui fait trembler le milieu du divertissement. Et ils le savent.

- J'espere qu'ils vont bientôt ouvrir parce que sinon, ils la feront tout seul leur émission.

- ça leur ferait bien les pieds. T'imagine. Une comédie sans rire.

- Et y a intêret à y avoir des Bountys... Déjà que la dernière fois, l'a fallu faire le forcing pour les avoir. Moi, si j'ai faim, y m'auront pas deux fois.   

- Tiens, voilà Jicé... Poussez vous qu'il ouvre la lourde. 

Lorsque Jicé arrive, nous  sommes une petite cinquantaine à perdre patience.

- Ah ben quand même. On a failli attendre..

- Hého, Philou, tu vas pas nous la faire à chaque fois... Et puis, l'air frais, ça te fait du bien, t'as l'air moins vieux dans le froid ...

- Oooh Jicéééé....

- Ahmed, je compte sur toi pour les blagues, hein... C'est la forme ?

- Mouais, j'chais pas... J'ai le droit à quoi en échange ? Y aura des Bountys ?..

- Eh les mecs, Ahmed y veux pas raconter des blagues !!

- Ooooh Ahmed...

C'est dans une ambiance bon enfant que nous rentrons dans le hangar qui sert de plateau.  Jicé nous promet que ce soir, ça va être grandiose. L'équipe technique nous regarde passer comme un convoi bovin dont Jicé serait le berger.  Il ne doit pas en perdre un seul. Et les fruits sur la table ne sont pas pour nous. On entend une assistante se plaindre de s'être faite engueuler. Une autre nous dépasse et court sur le plateau en parlant dans son casque.  On reconnaît un comédien qui répète une dernière fois ses répliques tandis qu'un autre écoute les conseils du réalisateur. L'ensemble ressemble vaguement à un théâtre à multiple décors avec un gradin pour nous acceuillir. 

Une fois installés, Jicé joue l'hôtesse. Au dessus de nos têtes, il y a des micros qui enregistrent tout et qui servent à capter nos rires pour que ça fasse vrai. (Heureusement, me sussurre ma voisine de gauche).  Il faut donc se taire quand ça enregistre. S'il vous plait. Parce que sinon, il faut recommencer la prise. Plusieurs fois. Et tant qu'on aura pas fini, on ne sera pas nourris.. Et oui, Ahmed, il y a bien des Bountys. Si vous êtes sages. Et que tu nous fais rire à la pause.

Il enchaîne en nous expliquant la série (qui fait quoi, qu'est ce que ça raconte, tout ça, tout ça), le fonctionnement du tournage (il y a du temps entre chaque prise, parfois ça peut durer longtemps) et notre rôle (vous êtes LA caution rire de l'épisode, si ça marche pas, les scénaristes réécrivent dans la minute pour trouver une meilleure idée - sans vous, il n'y a pas de séries).

- Sans nous, y aurait rien, renchérit ma voisine.

Après un moment d'installation -bon qu'est ce qu'y font là, ils démarrent ou pas- le spectacle commence. Deux acteurs entrent en scène, petite moment de comédie, première vanne rentre dedans, ma voisine beugle de rire. Et avec elle, toute la foule des habitués. Bon. Deuxième vanne, elle n'en peut plus tellement c'est drôle. Tous la suivent. De mon côté, j'ai un peu du mal à saisir. Dernière vanne, on n'entend plus qu'elle. A croire qu'elle va en crever tellement c'est drôle.

Fin de la séquence, on la rejoue dans la foulée. Je me dis que maintenant qu'elle et ses amis connaissent la scène, ils vont moins rire, l'effet de surprise ne jouant plus. C'est mal connaître la maison. Ma voisine barrit à tout va, je ne m'entends plus penser tellement elle s'esclaffe. Là où elle a rit avant, elle en remet une couche. Et elle n'est pas la seule. C'est une grande famille du rire qui l'accompagne. Un public idéal. Non seulement, ils rient à des blagues moyennes mais en plus, ils rient plusieurs fois et toujours au bon moment. Trois fois, quatre fois, cinq fois nous recommençons la scène. Et à chaque fois, le même enthousiasme (quoiqu'à la cinquième fois, le rire se faisait moins jovial). Pas de problèmes, ils sont à fond.

Je me sens con, parisien, intello, loin du peuple à ne pas rire avec eux. J'ai presque honte. Comment vais je pouvoir écrire des drôles de situation si ce qui les amuse ne me fait pas marrer ? 

Moment de pause, ma voisine m'explique.

- Ce qui est bien, c'est qu'on est juste en dessous du micro. Dés qu'on rit, ça s'entend. Moi je me reconnais des fois quand je me revois.

Révélation. Elle ne rit pas de bon coeur. Cette femme simule. Et toute la foule avec elle. Elle ne rit que pour mieux s'entendre, pour profiter du micro, pour dire à ses amis "tu vois celle qu'on entend, c'est moi". Nous sommes des figurants sonores payés à coups de Bounty.

-Jicé, j'ai faim, rappelle un habitué.

- ça arrive...

Après quelques prises tournées dans l'ordre de diffusion (pour nous permettre de bien comprendre l'intrigue), l'atmosphère de franche gaité est doucement plombée. On attend, on s'ennuie, on espère que ça ne durera pas longtemps parce qu'il y a encore le chien à sortir, qu'il va être tard et qu'à ce rythme là, on n'est pas couché. Et puis on se fait presque engueuler ("On la refait, là on vous a pas vraiment senti dans le coup").

Jicé fait ce qu'il peut pour maintenir l'ambiance,  que cette joyeuse bande ne tourne pas à la rébellion. Mais au bout d'un moment, ça craque de tout bord. Les révoltés du Bounty, c'est nous ! Heureusement, les ravitaillements arrivent à point pour calmer les nerfs et les estomacs. Rien de grandiose :  une banane, une bouteille d'eau et la barre chocolatée accueillie sous les acclamations comme une victoire du public sur la tyrannie de la télévision.

Pour fêter ça, Ahmed nous raconte sa blague (une blague de Toto, je crois) qui reçoit les rires et les applaudissements d'usage. Jicé lui tape dans le dos comme un vieux copain. Sacré Ahmed, il vient de lui sauver la vie en remontant le moral des troupes. Il est son arme secrète, la botte ultime qui permet de reprendre sans problèmes le fil du tournage qui, à force d'ahbitude, à perdu son aura magique pour redevenir un lieu où on s'emmerde (surtout quand on a rien à y faire).

Pour ma part, je m'éclipse. Il est tard, je suis pas du coin, je n'ai pas de voitures et la Plaine St Denis, à cette heure là, c'est pas le paradis. A force d'avancer dans les allées vides, je me fais des mini films. J'entends des bruits. Un rat énorme détale devant moi. J'accélère le pas. Enfin la sortie.

Deux ans plus tard, je découvre l'épisode à la télévision et je ne reconnais pas les rires. Oublier les barrissements de ma voisine de gradin, ils ont été gommés. A la place, le rire homogène d'une foule qui ne déborde pas dans sa bonne humeur, un rire poli et orchestré, un poil moins faux que ceux d'Helène et les Garçons. ^Sans notre accord, nos rires avaient été mélangés à d'autres, plus formatés.

Ceux qui comme moi, avaient participé à l'enregistrement, ne s'en doute peut-être pas. Je les imagine encore passant d'un plateau à un autre en se demandant "Y a quoi ce soir à la télé ?" Je sais pas, on va voir sur place...".