Dans les entreprises, il est souvent considéré comme une malédiction de manger seul le midi. Etre seul, cela veut dire ne pas être aimé, n'avoir personne à qui parler, personne à qui se confier. Bref pas de copains/copines/camarades avec qui partager ses petits secrets entre les nouilles tièdes et le fromage ce qui rend cette farandole de desserts à disposition tout de suite plus triste. Du moins, d'après les autres.

Pour moi, manger seul, c'est du temps de gagné, c'est écouter les autres (en machouillant, certes), piocher un peu dans toutes les discussions du coin pour se faire une idée de l'ambiance cantinale. Et aujourd'hui, avec mon hachis parmentier et mon yaourt, j'ai été servi.

- Non mais faut que tu sois plus toi même, tu vois, parce que je te sens là toute... complètement... Comme une huître, tu vois...  Et si t'es pas bien avec toi, tu peux pas être bien avec les autres.

- Ouais, mais je sais pas en ce moment, je peux être hyper up, tu vois, et à d'autres moment, je suis complètement down. Mais quand je te dis down, c'est down de chez down.

- Mais c'est normal, tu te fais jamais plaisir. Faut que t'arrête avec ton esprit " Ouaich, je dis oui à tout le monde", c'est pas comme ça que ça marche. C'est pas parce que tu fais plaisir aux autres que tu te fais plaisir à toi...

- Oui mais c'est dans ma nat...

- Je sais, je sais. Mais faut que tu sois plus... Enfin, que tu sois moins... Faut que t'apprennes, tu vois ? Que tu combattes ta nature. C'est pas parce que tu leur fais plaisir, que tu te fais plaisir... Tu comprends ce que je veux dire (même moi, j'ai compris, mais je mâche religieusement pour me faire oublier )

- Mais tu vois, je le fais déjà ça. En ce moment, à chaque fois, qu'on demande un truc, je suis là "ne répond rien, close your mouth, évite de te proposer". Je me retiens, tu vois, je me force parce que c'est nouveau pour moi, c'est pas mon casual spirit...

- Oui mais c'est bien, c'est un premier pas.

- Oui mais c'est dur, tu vois...

- C'est dur mais tu vas t'endurcir. Faut que tu crées ta propre carapace. D'un côté, il y a le monde, tu vois, y a nous, de l'autre, y a toi. T'as besoin de cet espace pour être forte sinon tu vas pas résister. Je te le dis, tu seras malheureuse, sinon.

- Je suis totalement d'accord. Faut que je me protège.

- Mais ouais. Même moi, je le fais. Tu sais ce que je fais ?

- Non.

- Je me mets devant ma glace, je regarde mes zones de force et de faiblesse. Et je passe ma main devant moi pour créer un espace. Là, je suis dans ma bulle, je peux sortir tu vois, je suis protégée.

- Ouais, je sais pas...

- Tu prends jamais le temps de te regarder ?

- Tu veux dire ?

- En entier. Devant ta glace.

- Pfff. Si. Enfin, non. Enfin, ça dépend, je sais pas.

- Faut que tu le fasses, c'est clair. C'est ton moment à toi, tu vois. Moi, je pourrais pas sinon... C'est ce qui me permet d'être open mind dans la journée. 

(moi de mon côté, je me bats avec l'opercule de mon yaourt)

- C'est vrai que t'es totale open...

- Mais ouais, mais sans ça, je serais comme toi, tu vois. Enfin, le prend pas mal mais je veux dire à accumuler toutes ces frustrations que ça sorte pas ou que ça sorte mal. Chacun son truc, tu vois. Y en a qui crie un bon coup, y en a pour qui c'est le sexe, y en a c'est plus la méditation mais c'est pas grave, faut que tu trouves le truc qui te permette d'évacuer les mauvaises vibes, que tu gardes que les bonnes ondes, tu vois...

- Ouais, t'as raison, faut que je trouve un truc.

- Ouais, un bon truc à toi. C'est quoi ton truc ?

- J'sais pas, généralement, le week-end, quand c'est cool, je regarde la télé.

- Nan, no tivi.  C'est un faux miroir. Toi, c'est un vrai miroir qu'il te faut. Tu fais rien avec ton copain ?

J'aurais aimé continuer cette formidable discussion malheureusement, je n'avais plus rien à manger et je ne pouvais pas rester cinq minutes de plus sans qu'on se rende compte que mes oreilles de concierge trainaient. Alors, je suis reparti au travail. Cet après midi, je serais hyper open mind, tu vois.

Merci la cantine (même si le hachis était dégueulasse)


Petit Rien à Voir, voici comment se passait la série 24H, il y a dix ans.