29 septembre 2009
Présentez, armes !
Il est prêt de moi, il est tout gentil, il me tient même l'épaule pendant que je pleure doucement. J'ai craqué, trop de pression, il fallait que ça sorte.
- Ce qu'il faudrait, c'est que vous preniez du temps pour vous.
- Mais je peux pas, je...
Je n'en dis pas plus, je repleure un coup pour faire bien tandis qu'il s'apitoie sur mon sort. Enfin, il retourne à son bureau, signe le document qu'il me tend.
- Prenez soin de vous...
Je grimace un sourire
- Allez dans le bureau de droite, le colonel va vous recevoir...
Je referme la porte. Pas besoin de lire le document. Je sais déjà ce qu'il y a marqué dessus. Malgré mes larmes sincères, je suis heureux, libre.
Enfin.
Mais il faudra attendre pour le montrer.
Reprenons une figure triste, l'air un rien fatigué. Bref, passons au bureau suivant.
...................................................................................................................................................
La veille
Nous nous connaissons à peine pourtant nous sommes tous là, qui en slip, qui en caleçon, parfois propre, parfois pas, en file indienne avec cet air de bovins qu'on mène à l'abattoir.
- Wah, ils font pipi, moi j'vais faire caca...
Mes nouveaux amis ne sont pas dénués d'humour.
- Moi j'vais mett'ma teub dedans...
Ni d'un brin de poésie. Bref, on est fait pour s'entendre.
Durant ces dix prochains mois.
Dix mois.
Dix longs horribles énormes infinis mois.
Alors que cette minute est déjà une épreuve.
Je ne vais jamais y arriver.
Heureusement, j'ai un plan. Faire le fou mais pas trop. Pas le déglingo qui se cogne la tête contre les murs. Non. Juste le type gentiment associable, pris par ses angoisses insurmontables, qui a peur des autres même s'il rigole de loin avec la bande. Celui qu'on ne cerne pas vraiment. Et dont on ne sait pas quoi attendre. Le meilleur, le pire ? Bref, mieux vaut le renvoyer chez lui.
En attendant le bon moment, je me suis tenu droit, j'ai répondu aux tests sérieusement. Ce serait trop facile de ne pas différencier un clou d'un marteau, trop évident. Trop simulateur. Je préfère donner la bonne réponse.
Devant moi, j'en vois un qui copie. C'est pas bien. Surtout que la réponse est "marteau". Je ne pensais pas qu'il fallait réfléchir. Peut-être ne sait-il simplement pas lire.
La journée se passe mollement. Tests, blagues de mecs, discussions de foot, vantardises sexuelles. Tout ce que j'aime. Je n'ai aucun mal à ne pas participer. J'observe ceux qui simulent la folie. Ils sont tous loin des autres, certains avec des (faux ?) tics nerveux. En majorité, je trouve qu'ils en font trop. Pas assez bons pour être crédibles.
Mieux vaudrait en faire moins.
C'est en tout cas, ma ligne de conduite.
Qui vivra verra.
...................................................................................................................................................
Ce soir, un petit jeune à balancer sa bouffe en nous traitant d'enculés. Les officiers ont tenté de le calmer sans succès. Il s'est mis à hurler, à jeter des trucs. Ils l'ont sorti de la cantine. On l'entendait beugler jusqu'au bout du couloir.
- Encore un qui va se retrouver en Allemagne, a rajouté le serveur.
- Simulateurs de merde. Ils nous prennent vraiment pour des cons, a rajouté l'officier.
...................................................................................................................................................
- A six heures demain, vous vous levez tous. Je ne veux pas en voir un traîner, ok ?
- Oui chef...
- Comment ?
- Oui chef !
- si y en a un qui dort, il va m'entendre.
Depuis des années, je suis indépendant. Personne me dit ce que je dois faire, ni comment je le fais. Je le fais, c'est tout. Je me lève le matin, je suis mes cours à la fac, je n'ai pas besoin qu'on me rappelle ce que je dois faire.
Surtout, je n'ai plus l'habitude.
Dix mois à entendre des ordres que je n'ai pas besoin de recevoir. Qu'on m'explique quand je dois dormir, quand je dois me laver les dents.
Sans compter mes camarades que je ne vais pas supporter.
Dix mois avec eux.
Iimpossible
- Bon vous vous couchez, j'éteins la lumière. Bonne nuit les filles...
- Bonne nuit chef
- C'est bien... vous apprenez vite.
...................................................................................................................................................
- Et l'autre oeil....
Depuis mon déjeuner franchement dégoûtant, ce n'est qu'une suite de tests. Oreilles, pieds, taille, yeux, tout y passe. Je ne suis même plus un être intelligent. Je ne suis plus qu'un morceau de bétail parmi d'autre. Mon Bac, je peux m'asseoir dessus. Idem pour mes études. Tout ça c'est du passé. Je le retrouverais à la sortie. En attendant, je fixe les lettres, je fais parfois semblant d'en prendre une pour une autre. ça serait dommage d'avoir vingt sur vingt à chaque oeil.
...................................................................................................................................................
Nous sommes dans une salle de cinéma. Les trois quarts de recrue ont dû sortir à l'appel de leur nom. Nous ne sommes plus qu'une petite bande à se demander pourquoi on nous garde au chaud. Le visage de l'officier change tout d'un coup. Il laisse tomber son air dur pour un sourire plus accueillant.
- Comme vous l'avez compris, ceux qui sont encore dans cette salle ont eu plus de xxx aux tests. Nous tenions à vous féliciter personnellement. Si vous le souhaitez vous pouvez devenir officier. Il vous suffit de passer une batterie de tests qui démarreront dans un quart d'heure. En attendant, le colonel va vous expliquer avec son sourire le plus avenant, pourquoi c'est chouette l'armée (je ne suis pas sûr qu'il s'agisse des mots exacts, ce n'est qu'une retranscription).
Le colonel (ou le sergent, j'en sais rien) fait son beau discours de G.O. de l'armée de terre. Et c'est vrai qu'il est drôlement convaincant. Devant moi, deux recrues se disent même qu'il est vachement sympa, qu'ils pensaient pas. Bref, à l'écouter, on va bien se marrer. Surtout si on passe les tests qui nous permettront de diriger la plèbe qui grelotte dehors.
Moi, je ne suis pas d'humeur à rire.
Alors je décline poliment.
...................................................................................................................................................
- Je vois que votre mère est atteinte d'une maladie grave. Un cancer c'est ça ?
Voilà un psy qui sait lire les formulaires....
- Mais vous savez, ce n'est pas grave, elle peut s'en sortir.
... Mais qui ne les lit pas jusqu'au bout. S'il avait continué, il aurait lu qu'elle était morte deux mois auparavant. Il parcourt la feuille, se rend compte de sa bévue.
Bien trop tard.
Moi je n'ai rien vu venir. C'est sorti tout seul.
Mal à l'aise, il se lève, fait le tour, tente de me réconforter.
Sa journée commence à peine.
Après moi, viendront d'autres.
Toute une batterie de gars à analyser.
...................................................................................................................................................
- Je suis désolé. Vous êtes P3+.
Je retiens très fort mon sourire.
- Le psychologue a estimé que vous n'étiez pas prêt à intégrer l'armée. Je... Si un jour, vous allez mieux. Venez nous voir, d'accord ?
Je hoche la tête. Je suis un gentil garçon qui veut sortir d'ici.
- Allez, bonne journée.
...................................................................................................................................................
- De la chatte, les mecs, de la chatte !
Ce n'est pas tout de passer deux demi journées avec des veaux, il faut aussi qu'ils fassent le retour avec moi.
- Hé vas-y, elle monte. Y a de la chatte, les gars.
La fille traverse le compartiment sans nous regarder. Comme je la comprends. Je pensais en avoir fini avec mes petits camarades.
Il me reste encore une heure de trajet.
La plus longue qui soit.
Après je serais libre.
Enfin.
Commentaires
Bon sang, je m'y suis revu... Je me souviens de peu de choses à vrai dire... J'avais eu la chance de me retrouver avec quelques anciens potes de lycée. Dans le train on avait eu le temps de se dire qu'on avait tous un truc sous le coude, un handicap bidon ou pas, à mettre en avant pour y couper. Moi c'était mes yeux. J'y croyais peu mais j'espérais quand même.
J'ai passé les tests. Pendant la nuit, au dortoir, je me suis dit que les trois semaines de classes allaient probablement me tuer mais que si j'en réchappais, j'aurais peut-être une chance de faire quelque chose de pas trop humiliant ensuite.
Et puis est arrivé le passage devant le ZU MCF OHSUE NLTAVR OXPHBZD. Quinze ans d'ophtalmo, tu parles que je le connaissais par coeur... Le mec en uniforme a dit "tu vois quoi sur ce tableau ?" et j'ai juste répondu "quel tableau ?"...
Il a ri. A griffonné deux ou trois mots sur un papier, filé un coup de tampon et me l'a tendu en souriant.
Exempté.
Ce jour-là j'ai compris que j'avais une bonne étoile.
Et bien après ton texte (un régal) et le témoignage de Charlie, j'me dis que finalement, rien que pour le Service Militaire(liste non exhaustive)je suis contente d'être une femme.
Quand j'étais petite, l'idée même de rendre ce genre de "service" m'angoissait au plus haut point.
Je me souviens de mon frère, malade qu'il était de partir, malade à en vomir. Je crois que c'est au 5ème mois d'armée qu'il est devenu P3.
:-))))))
Femme, être une femme !
Je rejoins uovo : merci d'être une femme ! Encore qu'aujourd'hui on nous oblige à faire la JAPD. C'est dans ces moments là que l'on se rend compte du haut niveau intellectuel que nous dégageaons ! Et quelle journée! Un bref aperçu des clichés de l'armée!
Un mot pour l'auteur : très réussi ton billet et très drôle !
Pour tous > Merci beaucoup !!
J'avoue que j'écris ce blog sans trop savoir si mes articles seront lus ou pas, appréciés ou non (depuis trois ans que je le tiens, j'ai appris à ne pas toujours attendre de retour, quand bien même c'est très frustrant).
Ce texte étant particulièrement long et le sujet austère, je ne pensais franchement pas que quelqu'un le lirait jusqu'au bout.
Et puis j'ai longtemps hésité, car cette histoire contient des passages persos (et ce blog n'étant pas intime) et à force d'écrire, je me rends compte que je suis plus porté sur la comédie que sur le drame (ce qui est peut-être le meilleur filtre pour faire passer ce genre d'histoire).
Donc, vraiment merci, content que ça vous ait plu, touché, amusé. Je vais me sentir pousser des ailes pour la journée.
Maintenant dans le détail > Charlie : Tu as vraiment eu de la chance. J'aurais une anecdote que je placerais plus tard en guise d'épilogue.
uovo> Pour moi, le cauchemar venait du fait qu'on nous expliquait qu'on "devait" une année (enfin dix mois) pour notre pays. Que c'était comme ça, rien à faire, on y couperait pas. L'idée de devoir quelque chose à une société que je ne déteste pas mais à qui je n'ai rien demandé me révulsait totalement.
Shtroumpfette> J'aime bien être un homme mais juste pour ce jour là, j'aurais préféré en être une ! Quoique j'en ai vu deux trois dans la caserne...
et encore merci pour tous ces retours enthousiastes !
Je comprends pas, c'est pas bien de courir cul nul dans la campagne avec un sac à dos rempli de sable pendant une chaude matinée du 11 décembre? C'est ça le sport!
Tu es dans la catégorie "humour" de canalblog, pourtant ton "humour" reste toujours très émouvant. Les mots quels qu'ils soient finissent toujours par nous révéler ceux qui les posent ça ou là.
Ce que je veux dire par là, et ça n'a rien à voir avec le P3 que tu étais( :-)), c'est que, humour ou pas, lorsque c'est bien écrit et sincère, le lecteur est touché.
Et bien que nous refusions par moment de nous servir des blogs comme des journaux intimes, nos personnalités finissent toujours par crever l'écran. Et c'est tant mieux comme ça.
Et j'adore venir te lire.
Et merci.
Bouh
Je pensais avoir oublié les "3 jours qui n'en faisaient qu'un"...
Je vais reprendre 10 ans d'analyse.
Ton psy me remerciera ;)
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=269888&pid=15249384
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
