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J'ai un problème de porte.

Quand je la ferme, elle s'ouvre.

La clé ne tourne plus.

Tout est ouvert aux voisins.

Heureusement, à moins d'être fétichiste des écrans cubiques, il n'y a rien à voler. 

Mais quand même.

J'aime mon intimité.

Mon petit chez moi.

Et puis ce n'est pas tout le temps rangé.

Alors si on pouvait fermer...

Mon sauveur n'a pas le physique de l'emploi.

Ma première impression fut celle d'avoir T-Bag en face de moi. 

Il s'est échappé de prison.

Il est réparateur de portes.

Ma tête va finir au frigo.

Le reste de mon corps, je ne veux pas savoir.

L'oeil mauvais, la narine pleine, et l'oreille bouchée par l'écouteur de son téléphone, il me lance un regard mauvais.

Très mauvais. 

J'ai presque envie d'excuser ma porte de l'avoir dérangé.

- Non mais c'est pas possible de bosser comme ça, merde !!!

Il est colère et je ne sais pas pourquoi.

- C'est à dire... C'est pas ma faute...

- Les trous de gâches sont fait n'importe comment !

- Les trous de...

- Et regarde-moi ce dormant, il n'est même pas dans le coffrage !

Pendant un instant, je doute. 

Il me parle ?

Il se parle ?

Il parle au téléphone ?

S'il me parle, il va falloir qu'il utilise un autre langage car je ne comprends pas un mot de ce qu'il me dit.

D'ailleurs, je vais lui faire une mise à niveau.

- J'vous ai appelé parce que la porte, elle ferme pas. Elle s'ouvre même...

- ça peut pas fermer quand il n'y a pas de dormant dans les rainures d'encadrement !

Ah.

On est condamnés à ne pas se comprendre.

Son téléphone sonne.

- Putain, c'est pas le moment !

Il décroche malgré tout, engueule la personne à l'autre bout, lui répète tout ce qu'il vient de me dire.

Apparemment, l'autre n'est pas d'accord.

Il l'engueule deux fois plus et raccroche.

- Je peux vous faire un café ?

- J'en ai déjà huit depuis ce matin. Mais un sopalin, je veux bien...

Monsieur boit du Sopalin ?

Je ne savais pas.

Je ne juge pas.

C'est son choix.

Je lui en tend une tranche.

Il plonge son nez dedans.

Se mouche pendant une bonne minute.

Ses narines doivent être bien dégagées maintenant.

Peut-être aura t'il retrouvé un peu de bonne humeur.

En attendant, il recule le mouchoir, l'ouvre en grand.

Coincé au stade nasal, il inspecte son œuvre d'un regard critique.

- Et pour ma porte ?

- Putain, j'en sais rien... Moi, je serais vous...

Il m'a tout bien expliqué.

Avec plein de mots.

Des portants. Du coffrage. Des rainures. Et même peut-être un chambranle mais je ne suis pas sûr.

Je n'ai rien retenu.

Il me fallait des mots simples, pas des termes techniques.

Il m'a fait un beau dessin, me regardant droit dans les yeux pour voir si je comprenais.

J'ai souri.

J'ai hoché la tête.

J'ai même fait "ah ouais" et "bien sûr, ça tombe sous le sens".

Rien à faire.

Ma tête est une passoire qui laisse couler la science.

Il m'a changé la porte en gueulant.

En traitant quelqu'un de con.

D'enfoiré.

De salopard qui mériterait des coups de taloches dans les burnes.

Parfois, un voisin passait.

S'arrêtait pour apprécier l'insulte.

Avant de repartir devant le regard mauvais de l'ouvrier.

- Voilà. Faudra m'appeler pour la suite.

- La suite ? Ce n'est qu'un modeste studio. 

- La suite des travaux !!!

- Ah oui... bien sûr. Je vais vous appeler...

- Sinon, ça va tomber, faudra tout recommencer et là, faudra pas compter sur moi parce que merde !

- Pas de problème, je vous rappelle très vite...

Cela fait quelques mois que ma porte tient le coup. Elle tiendra coûte que coûte. J'angoisse pour le jour où il faudra l'appeler.