misery_l

 

- Tiens, si tu veux, je te présente Boulet, il est là-bas avec des amis.

Mince. Je me suis pas préparé. Je suis pas rasé. Pas coiffé. Pas habillé. Enfin, pas bien habillé. Et puis, c'est soudain. C'est pas le moment. C'est...

Bon, respire. Ce n'est pas la première fois que tu rencontres des gens, tu peux le faire, tu sais bien te comporter, et même quand tu veux, tu peux faire une pointe d'humour qui marche bien. Enfin, quand tu articules (parce que le reste du temps, on comprend rien).

D'accord. Mais que vais-je lui dire ?

A ) "Je suis votre plus grand fan" : Ah non, ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai et puis rien à faire, ça sonne Misery. J'aime beaucoup ce qu'il fait, je ris souvent à ses notes, je souris aussi parfois pour éviter la crise d'hystérie mais je ne passe pas non plus mon temps à lire son blog/ses livres/son journal intime, à en rêver la nuit, à coller des posters à son éfigie, à le citer à tout va ( "Comme disait Boulet dans sa note du 22 septembre...").

Et puis, combien sommes nous à aimer ce qu'il fait ? Des millions peut-être. En imaginant qu'il ai rencontré cinq pour cent de son lectorat, ce qui fait encore quelques milles, combien de fois a t'il entendu cette phrase idiote ? Ce serait un mensonge autant qu'une insulte de la lui ressortir.

Et puis ce n'est pas Danièle Gilbert, je ne vais pas m'évanouir en lui parlant. Pas que m'évanouisse spécialement devant Danièle Gilbert mais... bref, ce n'est qu'une comparaison. Donc, non, je ne dirais pas que je suis fan. Surtout devant ses amis.

Si je lui dit, ça va tomber comme une mouche dans la bière, ils vont se regarder, rire en douce, se dire "encore un", et il ne saura pas quoi rajouter sinon "super, merci". De toute façon, il n'y a que très peu de réponses à cela alors non, sans façon.

B) "J'aime beaucoup ce que vous faites" : Plus lettré, moins étudiant en mode fanblog, plus trentenaire aussi. Dans cette phrase, on sent déjà une subtile analyse qui passerait bien. Comme si j'en faisais parti mais que je respecte le recul qu'on se doit d'avoir quand on ne se connait pas. Tiède, quoi. Incolore, inodore. Invisible. Pas la peine de se présenter à ce titre là.

Et puis, c'est une réponse passe partout. ça sonne politicien. Même à la dame pipi, on peut dire "j'aime beaucoup ce que vous faites"  avec l'air d'être sincère. Elle y croira certainement. Avant de se rendre compte qu'elle a entendu cette phrase partout.

C) "Salut, moi c'est Ranx, j'ai un blog aussi, ça s'appelle Crevette domestique" : Là, je lui montre qu'il n'est pas le seul à en avoir un. Par contre, je ne vais pas du tout passer pour un gros débile mental à me présenter sous un pseudo idiot avec un nom de blog absurde pour dire qu'on est de la même confrérie. Autant porter un gros badge fluo "TU VEUX ETRE MON AMI" et le serrer très fort dans mes bras... 

Mouais, je risque d'y perdre une grande part de crédibilité en même temps que mon amour propre.

C'est d'ailleurs amusant de se rendre compte à quel point, on passe du LOL MDR PTDR dans les blogs à du "ah.. euh... bonjour" dans la VVP (Vraie Vie sur Pattes). Jamais je n'oserais poker un type dans la rue, fusse t'il Léonard de Vinci sur Internet.

Donc, on laisse le blog de coté, de toute façon, personne ne le visite. Et le dernier commentaire remonte à un mois. Autant dire que j'ai une cave abandonnée, ça fera le même effet. 

D) "Ah ouais ? Bien bien. J'ai lu en diagonale. Pas mal tes trucs. Prometteur. Marrant. Continue. C'est bien"

Je travaillerais dans les affaires, je ne serais pas lecteur assidu de bandes dessinées, je pourrais prendre ce ton, faire illusion, donner l'air de m'en foutre, de regarder cela comme si on me présentait le marchand de barbapapa.

Mais ce n'est pas vrai.

Derrière ce grand corps robuste se cache une midinette. Qui rougit. Involontairement. 

Bon. Le plus simple, c'est d'être naturel. De retrouver mon coté bordelique, faussement détaché, vieil ado mal dégrossi.

- Tiens, je te présente Ranx, il adore ce que tu fais....

- Je...

- Bonjour...

ça sent la corvée. Il me connait pas, je n'ai rien de particulier, on m'a présenté, il reste poli. Un degré au dessus de l'indifférence.  Autant dire qu'il réagit en humain.

Et moi, je n'ai rien à dire. Je souris mais je n'ai rien à dire. Si seulement, j'avais un clavier.

Il y a plus intéressant ailleurs, il n'est pas payé pour me tenir la jambe et quand bien même, ils s'en vont tous. Il les suit. Moi je reste là avec mon groupe.

- Alors, ça s'est bien passé ?

- Oui oui. Je lui ai dit que j'aimais bien son boulot. De toute façon, qu'est ce que tu veux que je lui dise ?

Surtout reprendre un air détâché, sans affect.

Et finalement, après cette brève rencontre, je retrouve ma place. Celle parmi la horde de lecteurs anonymes.