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Bien dix minutes que nous sommes là, à attendre que quelque chose se passe, à se tenir à la barre en évitant le regard des voisins, à se retenir de soupirer pour ne pas créer un effet papillon.  Le conducteur prend la parole, nous allons enfin en savoir plus. 

- Votre attention, s'il vous plaît, notre train est actuellement arrêté en pleine voie. Pour votre sécurité, veuillez ne pas descendre.

Il repose son micro, content d'avoir suivi le protocole.

Les voyageurs, eux, sont un peu plus exaspérés.

Et moi, je sens comme un truc dans ma jambe.

Merde.

J'aurais pas un vieux vêtement qui traîne dans mon pantalon ?

J'ai retiré mes vêtements sans trop faire attention, j'en ai remis de la même manière.

Il est possible qu'une chaussette soit coincée dans la jambe. 

Tant pis, je fais mine de rien, je la retirerais en arrivant.

En attendant, ça me gêne.

Un peu.

Beaucoup.

Il faudrait que je jette ma jambe en l'air pour l'expulser.

Avec la barre, ça aura un petit coté cabaret. 

Il faudra faire attention à ne pas viser les voyageurs.   

Une chaussette sale sur l'Ipad de monsieur, ça peut faire mauvais genre.

Si ça se trouve, je n'y arriverais pas du premier coup. Il faudra que je recommence. Les gens se diront que je suis possédé de la cuisse. Ils imagineront peut-être un malaise, le train sera encore plus à l'arrêt et tout le monde saura que c'est une vulgaire chaussette qui m'a donné des spasmes. Quant à savoir où elle se trouvait, j'aurais beau dire qu'elle était coincée dans ma jambe, peu de chance qu'on me croit.

Bref, autant attendre. Avec de la chance, elle restera bloquée.

Mais si ce n'était pas une chaussette ?

Si c'était mon caleçon de la veille ?

Il va descendre gentiment et apparaitre au grand jour sur le sol du wagon. 

La loi de l'attraction est dure mais c'est la loi.

Peu de chance que j'y échappe.

Autant anticiper. 

Si quelqu'un s'en rend compte, je souris et hausse des sourcils, manière de dire que je suis un vrai magicien, réussissant à retirer mon caleçon sans les mains, sans même déboutonner mon pantalon.

Le Copperfield de la lingerie masculine, mesdames, messieurs, sous vos applaudissements.

Bien sûr, il y a un truc, ce n'est pas le caleçon du jour. Mais bon, le tout, c'est de divertir. Nous sommes bloqués depuis un long moment, autant s'amuser.

Tiens, justement, le wagon repart. Tout le monde souffle. 

Je m'en sortirais peut-être sans que personne ne remarque rien.

De toute façon, il y a trop de monde.

Personne ne regarde ses pieds.

Et c'est peut-être là le problème. 

Quelqu'un peut se prendre les pieds dans l'élastique et tomber contre la barre du métro.

J'imagine le titre du Parisien de demain:

"Un passager s'ouvre le crâne sur le caleçon de son voisin"

Un beau petit fait-divers d'été.

En attendant, les portes s'ouvrent, tout le monde descend.

Je suis la meute et me rend compte que je n'ai aucun vêtement coincé. 

Ce n'est que mon angoisse. Habituelle. Celle du distrait.