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Forcément, j'avais pensé à tout.

A tout sauf à mes clés.

C'est au moment de claquer la porte que je m'en suis rendu compte.

Je les ai vues dans la serrure de l'autre coté.

Mises là exprès pour ne pas être oubliées.

Et je ne les ai pas oubliées.

J'ai juste eu un temps de retard.

Le temps de claquer la porte et je pensais à elles. 

Bon, on ne va pas larmoyer sur les clés perdues, l'idée c'est quand même de pouvoir rentrer.

Comme dans les films, je pourrais détruire ma porte d'un coup d'épaule.

Une belle porte blindée, ça va être facile à défoncer. 

Il faudrait juste que je m'entraine avant.

Que je fasse un peu de sport.

Un rien de gonflette.

Quelques abdos.

Dans quelques années, je serais prêt.

Un bon coup d'épaule et me revoilà chez moi, prêt à profiter de ma retraite.

En même temps, ma fenêtre est ouverte. J'habite un premier étage. Autant que je passe par là. (Si vous vous demandez pourquoi avoir une porte blindée si c'est pour laisser la fenête ouverte, je vous répondrais que ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien demandé, la porte était là avant). 

Bon, c'est un haut premier étage.

Au-dessus d'une très grande porte.

Je pourrais grimper le long d'une grosse canalisation. Arriver à mon étage. Lâcher le tuyau d'une main, m'agripper à la fenêtre de l'autre. Lancer un pied dans le vide, enjamber la rembarde.

Je fais abstraction de la rue.

Avec un peu d'élan, me voilà sur le tuyau.

Je pousse tant que je peux.

Je grimpe un petit mètre.

Je glisse.

Je tombe.

Je me relève. 

J'ai mal.

Bon.

Il me faut une échelle.

Avec un escabeau, ce serait trop petit.

C'est tellement simple, j'en ris presque.

Ne reste plus qu'à trouver un chantier.

A quelques mètres de là, on refait la façade d'un immeuble.

Pour le moment, il n'y a qu'un ouvrier.

Il m'écoute bafouiller, il sent bien que j'ai l'air con, il accepte de m'aider. 

Il m'accompagne jusqu'à la fenêtre, échelle à la main.

Il la déplie, elle arrive jusqu'à ma fenêtre.

Voilà, je vais pouvoir rentrer récupérer mes clés.

Voilà.

Je

Vais

Pas

Pouvoir

Bouger.

C'est au vingtième barreau que ça m'a pris.

Paralysé.

Hypnotisé.

Terrorisé.

Tout ça à cause d'un bête vertige.

Je me suis dit tant pis, je laisse les clés, je ne peux pas rentrer, je vais trouver une autre solution, vivre chez des gens, dormir dehors, profiter de la rue.

Tout plutôt que continuer.

Je respire un coup, je prends sur moi, je suis fort, je suis grand, je suis courageux, je suis incapable de faire un pas de plus.

Je redescends.

L'ouvrier me regarde sans comprendre.

Je souris, je bafouille, je trouve une raison idiote mais compréhensible.

Du genre, "Je suis distrait. J'ai laissé mes clés et oublié que j'avais le vertige. Si vous pouviez monter à ma place."

Je n'ai pas aimé son regard.

Comme si j'étais un animal de foire.

Un truc pénible à regarder.

Un emmerdeur comme on en croise rarement de bon matin.

Il souffle.

Il accepte.

Il monte.

A deux secondes près, je lui disais "c'est pas grave, je vais m'arranger" sans savoir quoi faire sinon abandonner l'appart.

Je suis content qu'il ait accepté.

Il arrive à ma fenêtre.

Il rentre chez moi.

Evidemment, vu d'en bas, ça a l'air facile.

A sa place, je l'aurais fait.

Mais d'en bas.

Finalement, il m'ouvre la porte.

Me voilà soulagé.

Pour la peine, je lui propose un café.

Il accepte, le boit rapidement. 

Je le remercie une dernière fois.

Il doit y aller.

Reprendre l'échelle.

Et aller bosser.

Pareil pour moi.

Je prends mes affaires.

Je claque la porte.

...

Je ne les ai pas oublié.

Quand la porte s'est fermée, j'y ai pensé.

Tardivement, c'est vrai.

Ne reste plus qu'à trouver un nouveau chantier.