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 Ici, rien n'a changé. A part Mémé qui tricote son filet, tout le monde a le nez dans sa soupe. L'ambiance est toujours lourde. Limite si on me lance pas un regard en coin pour voir si j'ai pas fui. Seule Mémé me sourit. Elle sourit tout le temps. Elle a le visage bloqué.

- Et les études, alors ?

- ça marche, Mémé, ça marche. 

Mon frangin glousse dans son assiette.

- Tu parles... Comme si y avait besoin d'aller à Paris...

- Comment ? J'ai pas entendu.

- Ton frère a raison, qu'est-ce t'es allé fout' dans cette ville ? Des marchés, y en a pas ici ?

- Papa, je t'ai déjà expliqué, les études de marché, ça n'a rien à voir...

- Moi, ce que j'en dis, c'est que c'est de la connerie. Un point c'est tout.

Ambiance. Tout le monde a remis le nez dans son assiette. Sauf Mémé. Pour passer le temps, j'ai fait le décompte de ses dernières dents.  Et je me suis dit qu'il est temps de prendre un peu de courage. Après tout, je ne suis venu pour ça.

- A propos d'étude, j'en ai fait une sur ton commerce.

Mon père a tourné la tête lentement.

- Enfin, notre commerce... puisqu'on fait ça en famille.

Mémé a hoché la tête. Pas sûr qu'elle ait compris mais en tout cas, son enthousiasme fait plaisir. Les autres ont tiré une tête de plomb.

- Je suis parti de notre petite activité et je me suis dit... pourquoi pas l'élargir.

Mon idiot de frangin s'est esclaffé.

- Tu veux qu'on fasse des plus grands bocals ?

- On dit des bocaux...

- On dit comme je veux !

- Bon... Je  parlais d'élargir notre zone de commerce... Pêcher des poissons, c'est bien... Mais ce serait mieux si on pouvait les manger...

Mon père a essuyé la soupe qui restait sur sa barbe avant de me jeter un oeil noir. Pépé, lui, s'est remis à écraser le pain pour en faire des petites miettes, comme d'habitude. 

- On pourrait se lancer dans le poisson frais. Y a un marché pour ça à Paris, un peu partout d'ailleurs. ça s'appelle le sushi. C'est juste du poisson cru et... 

- Ton sushi, tu peux te le mettre au cul. C'est des trucs de sauvages ! Ici, les poissons, on les pêche pas pour manger, on les pêche pour regarder ! On est dans le poisson rouge depuis des générations, on a toujours été alors c'est pas un petit con de parisien qui va nous dire quand faut arrêter ! 

Mon frère s'est étouffé de rire en aspirant sa dernière gorgée. Même sa morve tentait de prendre la fuite.

- A la mort de ta mère, je me suis pas méfié. Pourtant, elle m'avait dit que t'étais spécial. Parait qu'à la pêche aux canards, tu t'es mis en tête d'en faire un élevage... 

- Papa, on va pas revenir dessus...

- Des canards en plastique, on aurait eu l'air beau, hein ?!

Il se tourne vers Pépé et se force à rire. 

- ça va, j'avais trois ans, y a prescription.

- Te la joue pas avec tes mots compliqués ! Ici, on est dans le poisson rouge et puis c'est tout. Ton frère, y a fait des bocals comme personne...

- Des bocaux, papa...

- Pépé, il est dans le granule depuis sa petite enfance. Tu veux lui retirer le pain de la bouche, c'est ça ? 

- Mais non mais faut évoluer...

- Ah ouais ? Et qui c'est qui va les nourrir tes sushis quand tu les auras mangé ?

Tout le monde se fout de moi. Même Mémé qui n'a pourtant pas changé d'expression.

- Et Mémé, elle fait des filets jolis comme tout. Et toi, tu veux qu'elle abandonne la résille pour apprendre le harpon ?

- Non mais...

- Et crois pas être le seul, hein ! Pierrot, c'est pareil. Tout comme toi. Son fils est monté à la ville, il s'est monté la tête et résultat, il veut plus reprendre les cochons dindes. Soit disant, c'est passé de mode. Monsieur préfère se lancer dans l'écran tactile. Il fait des applis... Je t'en foutrais, moi, des applis  ! 

- On peut discuter sans que ce soit vulgaire...
- JE DISCUTE COMME JE VEUX ! CHUIS CHEZ MOI ICI ! MERDE !

Personne n'a osé bouger. Quand mon père a ses crises, mieux vaut ne rien faire. Il fait quelques tours sur lui-même, il se calme, il se reprend.

- Et Serge, pareil. Son fils veut plus donner de ballons aux enfants. Il est comme toi, il voit plus grand. Il rêve de voyage. Soit-disant les ballons, ça consomme peu et ça transporte loin.

- Papa, je suis désolé mais le monde change...

- Le monde change tout le temps mais nous on reste les mêmes. On pêche des petits poissons pour les enfants. Qu'est-ce qu'ils auraient si on était plus là ? Juste la télé ? Et ben merde, c'est un sacré monde si y a pu que ça...

- Y a pas que la télé. Y a internet aussi... 

- Si le poisson te dégoute, t'as qu'à faire tes trucs ailleurs. On a pas besoin de faire des études, nous. Suffit juste d'un sourire pour voir que ça marche.

Le silence est retombé. Pendant le reste du repas, plus personne n'a parlé. ça été comme ça pendant tout le week-end. Je suis parti sans me retourner. Eux ont fait comme si je n'étais pas là. Parfois, un regard avec l'air de se demander qui j'étais. Je suis parti. Personne ne m'a accompagner. Et dans la famille, je sais une chose, demain, tout sera oublié. 

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