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Une tape sur l'épaule me réveille. J'ouvre les yeux.

- C'est l'heure, fiston.

J'émerge. Il est tôt, il fait encore nuit, ils sont déjà tous attablés devant leur café, silencieusement. Mon père rajoute une bûche sur les braises de la veille, tente de faire démarrer le feu. Je rejoins ses camarades qui me cèdent une place sur le banc. 

Je les connais depuis tout petit. Jusqu'ici, ils me laissaient dormir. Je les entendais discuter dans mon sommeil, boire leur jus, leur moustache cachée dans leur tasse. Je jouais avec leur hache lorsqu'ils revenaient épuisés par leur journée.

L'un d'eux me tend un paquet enveloppé dans une serviette. A l'intérieur, j'y découvre une hache qui n'a jamais servie.

"C'est pour toi. Comme ça, tu pourras t'entrainer".

Aujourd'hui, c'est un jour spécial. Je vais pouvoir les accompagner.

Le café fini, nous voilà en route, en file indienne, la hache sur le dos. 

Nous rejoignons nos quartiers, croisant d'autres bucherons qui s'acharnent déjà sur leurs bois.

D'un côté, ceux qui travaillent sur les tables, de l'autre, les barreaux de chaises. Enfin, nous arrivons dans notre secteur.

Celui des cure-dents.

Mon père et son équipe y passent la journée, à couper chaque branche, à la tailler jusqu'à ce qu'enfin, elle soit au bon calibre, lisse, le bout en pointe afin de dénicher le morceau de viande coincé entre les dents.

Concentrés sur leur tâches, c'est à peine si je les entends parler. Ils ruminent plutôt. Chacun dans leur coin. 

Parfois, un juron quand une écharde vient se planter dans leur doigt.

J'essaie de les imiter, maladroitement. Je casse des morceaux de bois, je laisse des aspérités, je me coupe souvent.

Comme on dit chez nous, c'est le métier qui rentre. 

Couper des cure dents demande une précision qui ne s'apprend que sur le tas.

Les miens ressemblent encore à des gros batons de réglisses.

A moins d'avoir les dents écartées, il n'y a aucun moyen de s'en servir.

Je jette mon travail, découragé, tandis qu'à coté de moi, Julot en glisse un dans sa bouche. C'est sa seule récompense de la journée. Pouvoir mâchouiller un cure-dent travaillé par ses soins.

Quand j'étais petit, ma mère me racontait comment elle avait rencontré mon père, comment ils étaient tombés amoureux, comment ils avaient eu l'idée d'unir leur travail. Que son champ de menthe servent la cause des bucherons des cure-dents. Une très belle idée qui a séduit plus d'un homme. Une idée qui est morte en même temps que ma mort.

Après sa disparition, plus personne n'a osé mélanger les deux. Mon père l'a interdit.

"C'est bon pour aujourd'hui, on va se rentrer".

Les hommes s'arrêtent. Leur moustache est pleine de copeaux. La poussière de bois nous pique les yeux.

La cargaison de la journée chargée, nous nous remettons en file indienne.

Sur le retour, je pense à ce travail qui risque de disparaitre depuis que notre voisin cultive des champs de plastique. D'après lui, ça se travaille tout seul, et les gens en raffolent. Et pour les cure-dents, c'est plus simple, pas besoin de couper, il faut juste travailler la matière. 

Nous sommes les dernières descendants d'un métier amener à disparaitre.

La nuit commence à tomber.

Au loin, les bucherons des arbres à papier toilette sont occupés à couper les dernières feuilles.