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Je sors de la gare. Je me précipite, espérant que la boutique ne soit pas encore fermée.

 

  • Et pour le jeune homme, ce sera ?

 

  • Une petite tradition, s'il vous plait.

 

  • Monsieur, on s'occupe de vous ?

 

  • Non... Je... Je suis passé, il y a quelques jours, je ne sais pas si vous vous rappelez...

 

Elle plisse les yeux, tente de me remettre. Mais trop de monde, trop de visages, trop de pain de campagne coupé.

 

  • J'étais venu prendre un sandwich avant d'attraper mon train. C'était le soir. Y avait une femme plutôt jolie. Vous aviez cru qu'on était ensemble.

 

Son visage s'éclaire. Enfin, elle me remet.

 

  • Les doubles mixtes...

 

  • Voilà...

 

  • Je suis désolée, j'avais cru..

 

  • C'est pas grave, c'était drôle même.

 

Elle sourit un peu. Juste le temps de passer à autre chose, de se reprendre, de retrouver une attitude professionnelle.

 

  • Et qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

 

  • Rien, je voulais juste vous remercier, vous dire que grâce à vous...

 

Je laisse un peu trainer, le temps d'attirer sa curiosité.

 

  • Ce qui s'est passé, c'est qu'on s'est retrouvé sur le même quai. Tous les deux, avec les mêmes sandwichs, attendant le même train. Nous étions un peu gênés. Nous n'avons pas osé parler. Enfin, pas au début..

 

Ça traîne trop, je suis en train de la perdre.

 

  • Et puis le train est arrivé, nous étions assis l'un à côté de l'autre.

 

  • Pour une coincidence...

 

  • N'est-ce pas ? C'est ce que nous nous sommes dit. Ça a détendu l'atmosphère. Nous avons discuté, échangé le temps du trajet. Ça aurait du s'arrêter là mais le train a eu des problèmes.

 

  • Ah bon ?!

 

  • Ah oui. On est resté bloqués six heures.

  • Tu savais, toi, Josie ?

 

  • Tu sais, moi, les trains...

 

  • Comme elle est claustrophobe, elle a commencé à paniquer. J'ai tout fait pour la rassurer. Je l'ai fait parlé, je lui ai raconté ma vie, elle m'a confié la sienne. Son premier mariage. Son mari violent. Sa fuite. Sa reconstruction. Ses angoisses. Et en me parlant, elle a mis ses mains dans les miennes. Je la protégeait. Je l'ai protégé même quand on s'est retrouvé dans le noir, quand la clim s'est arrêté, quand il faisait trop chaud pour rester habillés.

 

Ça y est, je l'ai fait rougir. Il n'est plus question de me vendre des baguettes.

 

  • Ses lèvres étaient sèches, je les ai humectés. J'ai tout fait pour que le temps lui soit agréable. Pour que son angoisse disparaisse. A un moment, elle m'a sauté dessus. Nous avons...

 

Elle baisse les yeux, elle ne veut pas en savoir plus.

 

  • Les pompiers nous ont sortis de la rame. Nous sommes arrivés à Paris. Sa main dans la mienne. Impossible de la lâcher. Et tout ça, grâce à vous.

  • Mais non, je...

  • Grâce à vous, si. Sans votre méprise, rien ne serait arrivé. Nous aurions mangé l'un à côté de l'autre. Nous nous serions soutenus. Mais rien de plus. Alors juste pour ça, je suis venu vous dire merci.

 

Elle en est toute émue. Nous Deux à côté peut aller tapisser la caisse du chat.

 

  • T'entends ça, Josie ?

 

  • J'en perds pas une miette.

 

  • Voilà... Vous avez un talent particulier. Vous rendez les gens heureux.

 

Elle va pleurer. Mais en bonne pro, elle se retient. Qu'importe, l'objectif est atteint.

 

  • Et si un jour, nous nous marions, sachez que vous serez la première invitée.

 

C'est plus fort qu'elle, elle fait le tour de la vitrine, m'embrasse sur les deux joues avec des trémolos dans la voix. Elle sort son kleenex, essuie ses premières larmes. Ça dure encore quelques instants. Elle me prie de prendre le dernier gâteau, un magnifique opéra que je pourrais partager avec ma nouvelle compagne.

 

Je ne peux même pas refuser. Elle me l'emballe et ferme boutique. Je les embrasse une dernière fois, je retourne à ma voiture le paquet sous le bras. Il faut que je rentre chez moi, ma femme m'attend.

 

Rien de ce que je lui ai raconté n'est vrai. Enfin, non. Elle s'est bien trompée. Nous avons bien pris des mixtes, nous nous sommes retrouvés sur le même quai. Mais c'est tout.

 

Le reste, c'est une tranche de vie fictive qu'elle pourra colporter fièrement à ses plus fidèles clients.

 

Ça fera plaisir au quartier. Un peu de soleil dans le pain quotidien.

 

  • ça va chéri ?

  • Ça va bien. J'ai ramené du gâteau.

  • Je croyais que t'avais pas de sous.

  • J'en avais pas. J'avais juste des poches pleines d'histoires.