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Et d'un coup, je retrouve la même angoisse. Une angoisse profonde, venue de l'enfance.

Je me souviens du bruit, des gens autour qui s'évitent, de ceux qui poussent leur chariot, des cris d'enfants à qui on refuse un paquet de bonbons et de tous ces personnages qui me regardent, l'air bienveillant, me culpabilisant de ne pas les choisir comme paquet de céréales alors même qu'ils me montrent qu'ils sont délicieux. 

On m'a appris à résister. 

Je n'ai pas le choix.

Il faut que je passe mon chemin, quitte à les décevoir tous.

Je prends la main de mon père, le tire un peu pour quitter le rayon.

Et je le sens qui résiste.

Qui résiste et qui lâche ma main.

Je tiens bon, je la serre encore plus fort.

Et je me rends compte qu'il porte une bague que mon père n'a pas.

Un regard au-dessus. Cet homme n'est pas mon père.

Ce n'est même pas un homme.

- T'es perdu, p'tit ?"

Je ne suis pas perdu, je suis abandonné.

On a fait exprès de passer par les céréales pour me distraire, me lâcher et partir vite.

A l'heure qu'il est, mes parents ont mis le turbo, ont changé d'adresse, pris une nouvelle identité et adopté un autre enfant.

Moi, je serai l'enfant sauvage de l'hypermarché.

Le Mowgli de l'agro-alimentaire.

-  Mais bon dieu de bon dieu, qu'est ce que tu fous encore là ? ça fait une heure qu'on te cherche ?!

Finalement, plutôt que de me laisser, mes parents préfèrent m'engueuler.

Un mal pour un bien.

Un mal que j'avais oublié jusqu'à aujourd'hui, alors que j'admire les tableaux de François 1er, sa mégalomanie galopante qui fait qu'il a mis son initiale partout, des portraits de lui partout, des représentations le mettant en scène dans toutes les pièces, et que je me rends compte que la main de ma femme est bien plus poilue que d'habitude.

Ma première pensée est qu'elle devrait faire un petit débroussaillage.

Et qu'un peu de crème hydratante rendrait sa paume moins rugueuse.

Je me tourne vers elle et c'est sa moustache qui me choque.

Ma femme s'est transformée en Gérard Jugnot, période Bronzés.

Et je comprends enfin.

Elle a profité de ma concentration pour m'abandonner.

Elle est partie, refaire sa vie.

A l'heure qu'il est, elle connecte les fils de la voiture, j'ai toujours les clés dans ma poche, démarre en trombe, écrase des touristes et quitte Chambord pour refaire sa vie avec le premier hidalgo venu.

Après tout ce temps, je retire enfin ma main.

Le Gérard me renvoie un sourire, l'air d'avoir apprécié.

- Mais Bon dieu de bon dieu, ça fait une heure que j'te cherche !"

Sa femme l'enguirlande gentiment et le début de notre amitié se termine sur le moment.

Ils quittent  la pièce et je la vois enfin qui me sourit, amusée.

- Et alors, on fait des infidélités ?

- T'es con...

- Vous étiez beau, tous les deux, amoureux...

- Arrête...

- T'avais l'air tout perdu...

Plutôt que me laisser, elle préfère se moquer.

Je souris, me disant qu'au final, c'est un mal pour un bien.