streetart-design-vol11-15

ça fait une demi-heure que j'attends, assis dans cette grande salle blanche.

J'ai eu le loisir d'apprécier le morceau de mur de Berlin, posé sur un socle de briques, la toile de Speedy Graphito datant de ses premières créations, le portrait de Basquiat qui ne vous quitte pas des yeux et le petit Space Invaders, carrelé directement sur le mur.

Le fauteuil est si moelleux que je manque de m'endormir, bercé par la reprise jazzy de "Je lui ai mis la fièvre". Mais le grincement du parquet  m'annonce la venue d'un visiteur. Je me redresse, tente de reprendre contenance, me replongeant comme je peux dans ce magazine qui analyse les dernières tendances des arts urbains.

Le visiteur me dévisage comme si j'étais un intrus dans la pièce. Il attend que je me relève pour annoncer qu'un conseiller va enfin me recevoir.

Mes affaires rassemblées, je quitte le lieu, lui laissant le loisir de remarquer que je n'ai rien volé.

Après plusieurs couloirs, nous arrivons enfin. Trois petits coups, un "entrez", et me voilà introduit dans le bureau. En bon rebelle d'état, le conseiller fume sa cigarette à la fenêtre. Sa chemise fermée ne cache pas tout à fait son tatouage de serpent qui déborde de son cou. Finalement, il daigne me regarder, visiblement fatigué de me recevoir.

- Alors comme ça, on veut se lancer dans le street art...

Il jette le mégot d'une pichenette, crache sa dernière taf, brasse un peu d'air et ferme la fenêtre.

- Comme c'est original...

On dirait un gamin qui a peur de se faire attraper en train de fumer. Un gamin bedonnant d'une cinquantaine d'années.

- La vraie rebellion aujourd'hui s'est d'être exposé dans les musées... Enfin...

Il s'assoit lourdement, tend la main vers mon dossier qu'il parcourt en soupirant, déjà mort d'ennui.

- Moui... comme d'habitude...  je sais pas pourquoi on... pfff

- Si je peux me permettre...

A son regard, je comprends que non.

- Je crois que vous n'avez pas bien compris ce que c'est, le street-art.

- Pardon, je...

- Vos jolis dessins, c'est sympa comme papier peint mais ce n'est pas avec ça que vous allez conquérir la ville.

- C'est parce que je voulais...

- Je suis sûr que votre vieille tata est ravie de voir que vous savez dessiner. Peut-être même qu'elle a pris une photo de vous en sachant que vous venez au ministère. Si ça se trouve, vous êtes la star dans son cercle d'amis... Mais croyez-moi, le reste du monde se contrefout de vos créations cuculaprales.

Je digère le compliment. Certes, il y a une forme de naïveté dans mes esquisses. Mais j'ai envie de redonner un peu de chaleur à la ville, un peu d'espoir aussi.

- C'est encore plus tartignole que des petits chats de calendrier. C'est mignon et c'est con à la fois. Voyez ce que je veux dire ?

Pris au dépourvu, je confirme toutefois d'un mouvement de tête.

- Le street art, c'est pas ça, c'est pas juste pour faire joli. On est là pour interroger, pour cultiver, pour interpeler. Que les gens comme vous se sentent moins cons quand ils passent devant. Ce que vous me proposez là, je peux même pas le mettre devant les écoles. ça pue la bêtise, c'est con comme tout. Non, c'est non.

Il repousse mon book avec mépris. Je prends sur moi, je range mon dossier en essayant de ne pas craquer.

- Nous, ce qu'on fait, c'est de résistance. Vous entendez : de la résistance. On résiste aux idiots comme vous qui veulent peinturlurer les murs avec leurs jolis couleurs.

- Moi je veux simplement offrir...

- Mais putain, qui parle d'offrir ?!

- Mais c'est pour les gens...

Je lui aurai craché à la gueule qu'il ne m'aurait pas lancé un autre regard.

- Les gens, ça n'existe pas.... Les habitants, à la limite. Les citoyens, certainement. Votre truc là, vous le faites dans votre chambre et vous ne touchez pas à la ville.

- Et si je le faisais quand même... Sans rien demander  ?

L'idée semble l'amuser. Il se lève et pose sa masse devant moi.

- Vous les artistes, vous croyez toujours que la ville vous appartient. Alors, je dis pas, c'est romantique de se croire dans les années 90. On taggue les murs à l'arrache, on s'approprie les bâtiments, on se la joue gangsta. Moi-même, quand j'étais jeune, j'en ai couvert des surfaces. Comme disent les poètes : "Certains étaient là pour exprimer un cri. D'autres comme moi, juste par appétit". Mais c'est fini tout ça. Faut se réveiller. Aujourd'hui, on vous délivre un accord, on peut même vous allouer un budget et vous dessiner dans les clous. C'est clair ?

- Non mais...

- Et s'il vous prenait l'envie de jouer aux cons avec nous, il y a suffisamment de caméras pour savoir où, comment et quand vous êtes venus saloper notre ville. Vous n'aurez même pas fini votre tag qu'on vous aura déjà coffré. Vous n'aurez même pas eu vos deux secondes de notoriété. 

Il s'est levé, il a ouvert la fenêtre pour s'en griller une, le temps que je débarrasse la pièce.

- Si vous voulez polluer un espace, Internet est là pour ça. C'est pas la place qui manque.

J'ai longé le couloir, croisé mon guide qui amenait la prochaine victime.

En arrivant dehors, je me suis demandé : c'était comment cette époque, quand nos parents parlaient de liberté ?