die-hard

 

Au début, il faisait comme tout le monde,  il envoyait des liens " afin de comprendre à quoi ressemblait le terrorisme", des analyses qui permettaient de "se faire un avis juste sur l'importance de la géopolitique dans le monde arabe" avant de nous inonder par des vidéos humoristiques  nous invitant à découvrir "une petite fille dont le père lui fait croire qu'il part faire le djihad (sa réaction n'a pas fini de vous étonner)".

Enfin, après quelques temps, Internet retrouvait un semblant de calme. Des articles de fond sur les chats sont revenus. La tension était retombée, on pouvait passer à autre chose. Mais pas lui.

Les articles n'allaient pas assez loin, sa pensée avait besoin d'autre chose et c'est là que les choses ont dérapé.

ça a commencé par des selfies en terrasse, la bière levée vers nous et cette accroche #Résistance. Tout le monde trouvait ça sympathique, tout le monde lui a signifié. Certains l'encourageait même, le traitant comme un héros.

"Un héros du quotidien, oui !" nous a t'il répondu, "j'emmerde les terroristes !". Plein de petits "j'aime" sont apparus. C'était bon enfant, rien à dire, on en avait besoin. 

Le  problème, c'est qu'il s'est senti pousser des ailes. Il fallait absolument qu'il nous montre que sa vie était pleine de dangers qu'il affrontait la tête haute. Des terrasses, nous sommes passés aux salles de concerts, mettant sa tête flashée devant le podium. Il a ensuite continué avec les cinémas, éclairant toute la salle pour prouver qu'il y était. Vinrent ensuite les escalators, les transports aux heures de pointe, la salle d'attente du docteur, la file d'attente de la poste pour le retrait d'un colis suspect (en fait, une commande La Redoute), l'achat d'une baguette à la boulangerie et d'autres encore, tellement médiocre que je les ai oublié.

L'autre problème, c'est sa taille. Il est petit. Et comme il est petit, il a des petits bras. Comme il a des petits bras, il n'a pas de recul. Sur chaque photo, c'est pratiquement sa barbe et son nez qui sont mis en scène. Et à chaque photo, les mêmes mots : "Même pas peur", "Héros un jour, héros toujours" et son magnifique "prends ça dans ta gueule, Al Quaïda de merde !".

Il fallait que ça s'arrête, il suffisait de lui en parler. C'est ce que nous fîmes le temps d'un déjeuner, forcément en terrasse malgré le froid glacial ("Comme ça au moins, on emmerde bien Daech !"). 

- Tu sais, tes photos, c'est bien, hein.... Mais à un moment donné, tu devrais penser...

- A les exposer ? C'est marrant, c'est exactement ce que je me suis dit. Faut montrer, tu vois, que les jeunes sachent . Sinon, les générations suivantes vont oublier... Et ça, ce serait dramatique.

- Mais tu crois vraiment que tes photos vont avoir un impact ? Je veux dire quel intérêt, et vraiment ne te vexe pas quand je te dis ça, de te voir en selfie à l'arrêt du bus ?

Il s'est reculé un peu pour mieux me regarder. Moi, le traitre.

- Non mais je comprends le concept, l'énergie, et honnêtement, tes premiers clichés nous ont fait du bien. Mais, par exemple, quand tu te filmes à la caisse du Lidl, tu crois vraiment que ça apporte quelque chose ? Je veux dire, tout le monde fait la file pour ses courses. Personne ne se prend en photo. A part toi.

- Si c'est ça que tu penses alors ils ont déjà gagné.

- Non mais c'est pas ce que je veux dire...

- Si je me prends en photo, c'est par courage, pour montrer les risques.

- Mais y a des pays en guerre et...

- Je vais là où il y a du monde, Je résiste au lieu d'avoir peur. Je pourrais me terrer, vivre reclus, ben non ! Tu vois, t'es comme le café près de chez moi. Tous les soirs, ils ferment leur porte, comme des lâches. Ils sont comme toi, ils sont morts de trouille !

- Euh, ton café a toujours fermé à sept heures. C'est pas de la peur ou quoi, c'est juste ses horaires. Tu comprends, tu transformes tout en courage alors que merde, faut avancer... C'est comme la dernière fois, la photo chez toi, la nuit là...

- Je venais de faire l'amour, j'étais dans un état euphorique, j'avais besoin de partager. ça te plait pas l'amour ?

- Mais... t'as pas de copine !

- Et alors... Pas besoin de... j'étais... euphorique... j'avais besoin... Et puis, j'ai le droit !

- Mais pourquoi nous le montrer ?! On t'a rien fait, nous ?

- C'est pas pour vous, c'est pour les terroristes !

- Mais t'as des terroristes dans tes amis ?!

- Ben... non.

- Alors, tu vois !

- Tu dis ça, c'est facile pour toi. T'es blanc, hétéro. Alors forcément, les privilèges.... Tu peux pas savoir dans quel monde on vit.

- Mais  on est de la même couleur ! Et puis quel est le rapport avec... 

- Tu joues le même jeu qu'eux. Tu voudrais que je m'écrase. Et ben tu peux aller te faire foutre ! Et s'il m'arrive quelque chose...

- Mais qu'est ce qu'y peut t"arriver, t'es jamais à Paris, tu vis à Brie-Comte-Robert !

- Et alors ?

- Et alors, tu crois sérieusement qu'ils vont se creuser le crâne pour faire un attentat dont on entendra à peine parler dans le soir 3 régional ?

- C'est possible. Tu crois quoi, il se passe des trucs... Parfois, y a même... Enfin...

- Non mais réfléchis. Tu vois Obama porter un tee-shirt "Je suis Bicomtois ?" ?

- Ben pourquoi pas ? Y a pas de raison... De toute façon, pour moi, c'est pareil, si on veut gagner, faut être sans concession. On lâche rien ! Et tant pis si ça les fait chier.

Je l'ai laissé continuer. Je ne savais pas quoi répondre. A un moment, j'avais loupé le coche. J'ai terminé le plus rapidement possible, Je m'attendais à ce qu'il me retire de ses amis. Il n'en a rien fait. Au lieu de ça, il m'a montré du doigt. J'étais devenu le nouvel ennemi, le bourgeois reclu mort de trouille qui évitait de sortir tous les soirs. Et tant pis s'il y a rien d'ouvert.

Heureusement, l'hiver est venu mettre un terme à tout ça. Trop de froid. Il est rentré chez lui.

Sa dernière photo était prise dans son salon, un selfie devant "Danse avec les stars" accompagné de ces mots : "on fait une pause mais on lâche rien".

Au moins j'étais tranquille jusqu'à l'automne. Ensuite la cigale retournerait chanter, se prendre en selfie tout l'été, espérant ne pas se retrouver fort dépourvue quand la bise serait venue.