Subway

J'en ai encore croisé une hier.

Une vieille dame qui jouait avec son téléphone, tout droit sorti du début du siècle.

Les autres passagers ont fait mine de regarder ailleurs mais elle était le centre d'attention du wagon.

ça a duré quelques secondes, le temps de regarder son écran noir, de jouer avec le reflet, de vérifier que le réseau n'était pas revenu. Depuis le temps, c'était devenu un tic dont les enfants se moquaient. Ces petits vieux avec leurs technologies, toujours à espérer que ça remarche. Finalement, elle a levé un oeil vers nous. Nous avons lâchement détourné le regard. Elle a soupiré pour la forme, nous a insulté dans sa barbe, avant de ranger son jouet et de perdre son regard dans le noir du tunnel. Comme à chaque fois, c'était touchant et pathétique. Elle s'est mise à renifler, je crois même qu'elle pleurait en silence, certainement en se rappelant son époque où le monde était connecté, où le wagon entier avait le regard perdu entre ses mains, envoyant un message, jouant à faire tomber des briques ou regardant une série, chacun le nez sur son écran.

Peut-être a t'on su ce qu'il s'était passé. Quand j'était petit, tout le monde avait sa théorie : pour certains, c'était l'oeuvre des terroristes. Pour d'autres, c'était une conséquence de l'état d''urgence. Pour les plus délirants, c'était un coup des extraterrestres. Les soirées tournaient presque toujours autour de ce thème, de la disparition du réseau. Comme personne ne pouvait prouver ce qu'il annonçait, ça se terminait souvent en engueulade. Quand les adultes en venaient aux mains, ça ne durait pas bien longtemps. On nous changeait rapidement de pièce pour ne pas assister à ce spectacle. Nous collions nos oreilles contre la porte pour en profiter un peu.

Les adultes fondaient en larmes, se faisaient mille excuses, mettaient ça sur le coup du stress, sur tout ce qu'ils avaient perdu. Venaient ensuite les grandes déclarations, "les seuls amis qui restent", les vrais, ceux dont ils avaient encore des nouvelles et qu'ils ne voulaient surtout pas perdre de vue. Les autres étaient effacés depuis que le réseau avait disparu.

Quand ils essayaient de nous en parler, les adultes expliquaient qu'ils se sentaient abandonnés. Pourtant, rien n'avait vraiment changé. Il n'y avait pas eu de guerre, pas plus d'attentat que d'habitude. Et aucun vaisseau ne nous avait attaqué. Les gens continuaient à prendre le métro, à aller au travail. Simplement, ils avaient naïvement cru que le réseau serait infini, qu'il seraient toujours plus performant, qu'il irait toujours plus vite. Personne n'avait jamais pensé qu'il s'arrêterait d'un coup.

J'ai un vague souvenir des premiers jours sans réseau. Les usagers avaient l'air perdu, ne sachant plus où poser leur regard de peur de croiser celui du voisin. Certains ont ressorti leurs livres, d'autres ont déplié leurs journaux, le plus discrètement possible afin de ne pas déranger. Mais c'était inutile. Tout le monde était attiré par les informations. D'autres ressortaient leur écran, un peu honteux, afin de vérifier que rien n'avait changé.

"Vous y croyez, vous, à ce qui est écrit ?!" Au fur et à mesure, les voyages ont commencé à s'animer. "Ne me dites pas que vous lisez cette merde. Y a pas mieux pour vous faire croire que tout va bien !". Comme pour les soirées, les transports pouvaient rapidement déraper. "Quelle genre de connard il faut être pour lire ce genre de conneries ?". Parfois, les gens se mettaient dessus. On était obligé de les séparer. Je me souviens encore, j'adorais les jours qui suivaient, quand ceux qui s'étaient battus la veille se retrouvaient quelques jours plus tard, obligés de reprendre chaque jour le même train pour aller travailler.

Il y en avait deux, notamment. Dans mon souuvenir, ils se sont méchamment mis dessus. Pendant une grosse semaine, on ne les a pas revu. Et puis, ils sont revenus. La première fois, ils ont fait mine de s'éviter. Mais à force, ils n'ont pas eu d'autre choix que de se parler. Le plus petit des deux s'est moqué de la cicatrice de l'autre. ça aurait du déraper. Pourtant, ce dernier s''est mis à rire, d'un rire communicatif. On a bien tenté de se retenir mais non, tout le wagon était pris d'un fou rire. Les deux hommes ont fini par pleurer. Ils se sont tombés dans les bras. De ce que j'en sais, ils sont devenus inséparables.

La vieille dame s'est levée. Par réflexe, elle a tâté son appareil.

Ma grand-mère parlait du réseau avec des étoiles dans les yeux. Le savoir était à portée de main, tout le monde communiquait, on recevait des messages du bout du monde. J'imagine ça comme un super pouvoir. Ils avaient tout ce qu'il fallait pour changer le monde. Au lieu de ça, ils photographiaient des gâteaux, ils exposaient leurs journaux intimes, ils s'envoyaient des blagues sur les impôts.  Ils auraient pu faire de grandes choses. Mais ils étaient trop occupés. Quand je demandais "par quoi", ma grand-mère haussait les épaules. Elle ne savait pas.

Une dernière fois, la veille dame a regardé son portable. Elle a eu l'air surprise.

"Il est revenu ?".

Personne n'a voulu la regarder.

"Le réseau ! Il est revenu !"

Nous étions tous un peu gênés.

"Vous m'entendez, bande de cons ?! Il est revenu !".

Nous avons fait comme si de rien n'était.

Finalement, elle s'est arrêtée, déçue de voir notre manque d'enthousiasme.

Les portes se sont ouvertes, elle est descendue, le dos courbé, fatiguée.

Le réseau était peut-être revenu.

Mais franchement, qui s'en soucie ? 

De toute façon, à part les vieux, personne ne pouvait le vérifier...