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Quelque chose a survécu au fond de cette bouche.

Un petit rien de résistance qui refuse de mourir bêtement découpé, tranché, mâché, digéré.

Englouti c'est pas une vie, se dit-il.

Même s'il n'est plus qu'un morceau de lui-même, il lui reste cette part d'orgueil qui lui permet de s'accrocher. 

Il s'est même trouvé un abri.

Un espace entre deux dents.

Un petit nid rien qu'à lui.

Un abri où refaire sa vie. 

Il y est certainement depuis quelques jours.

Le temps de prendre ses aises.

De bien s'imprégner du lieu.

De rêver d'un monde meilleur.

En attendant, il faut alerter. 

Prévenir qu'il est encore en vie.

Alors, il envoie des signaux. 

Des signaux olfactifs.

Des signaux qui vont droit dans ma direction.

Et ces effluves matinales venues d'une matière décomposée coincée entre deux incisives mal nettoyées me retourne gentiment l'estomac.

Je tente de croiser le regard de mon souffleur mais ses yeux sont fermés.

Il est plus occupé à mener un combat intérieur qu'il ne semble pas gagner qu'à se rendre compte qu'il distribue généreusement son haleine aux passagers de la rame.

Il respire la souffrance gastrique.

La douleur lanscinante l'empêche de fermer sa bouche. 

Il l'aère.

Dans ma direction.

Si l'homme daignait tourner la tête, je retrouverais un instant les effluves érotiques du métropolitain.

L'envoutant parfum des aisselles fraichement lavées.

Ce mélange eau de toilette-peau morte qui donne le La des bonnes journées de travail. 

Mais mon compagnon de trajet ne bouge pas d'un iota.

Pire, il ouvre un peu plus la bouche. 

Et là je comprends que le survivant n'est pas seul.

C'est toute une colonie qui vit ici.

De ma vue imprenable, je serais le mieux placé pour y faire le ménage.

Ni vu, ni connu, je passerais le fil dentaire.

Un petit pschiit pour l'haleine.

Et le voilà devenu un nouvel homme.

Malheureusement, je n'ai rien sous la main.

Et Il faudrait des kilomètres de fil pour déloger tout le monde.

J'en suis là, à explorer les différentes espèces coincées dans sa bouche quand il ouvre un oeil.

Par réflexe, il recule.

Un geste malencontreux qui donne le départ à un morceau qui fonce dans le mauvais trou. 

Le voilà qui devient rouge, qui s'étrangle et qui tousse comme un crapaud prêt à exploser. 

Ce qui n'était qu'une simple bataille se transforme en révolution.

Tous ensemble, les survivants tentent de mettre le bourreau à mort.

Mais il résiste et dans un grand raclement, expulse d'un coup une partie de la mutinerie. 

Laquelle atterrit comme il se doit, sur mon épaule. 

J'ai reçu la médaille du courage et elle est composée de viande prémâchée.

"Je suis désolé, je vais..."

D'une main, il époussette mon costume, étalant les restes comme si j'étais une vulgaire tartine. 

"Il faudrait tamponner, en fait, parce que là..."

Je confirme d'un mouvement de tête.

Je ne veux pas qu'il continue à me parler.

D'autres morceaux sont encore coincés.

La bataille est gagnée mais la guerre n'est pas finie.

Et je ne suis pas encore prêt à acceuillir d'autres survivants.

Je descends du métro.

En mémoire de tous ces semi-morts, je ferais l'effort ce midi d'être végétarien.