"Mesdames messieurs, s'il vous plait, votre attention, je vous informe que je ne sais toujours pas quand nous pourrons quitter la gare de Paris-Montparnasse. Je ne manquerai pas de vous informer si un jour, j'ai des nouvelles."

Le wagon prend ça avec philosophie. Depuis maintenant deux heures que nous attendons que le train bouge, nous pouvons au moins nous sentir chanceux de profiter de l'air du quai pour nous dégourdir les jambes.

Sans compter que nous avons pu grignoter un excellent repas composé d'un florilège de compote avec son délicieux biscuit sec et sa mini-bouteille d'eau.

Ne manque plus qu'un orchestre miniature et on pourrait se croire sur un Titanic ferroviaire.

Je ne comprends pas.

ça fait des années que ma guigne est derrière moi.

Des années que je voyage sans m'inquiéter, ayant offert ma poisse à plus voyageur que moi. 

Au début, j'étais un peu triste.

Un peu nostalgique aussi de ces trajets où on percutait un cerf, où l'on restait sans raison à regarder un paysage moche qui ne s'animait pas.

Et puis, j'ai eu des nouvelles de ma poisse.

"ça fait trois heures que j'attends que mon avion décolle, putain !"

Elle me faisait des signes via Facebook.

"Quatorzième heure dans ce wagon. Trois personnes sont en train de dépérir. Les pompiers arrivent. En attendant, c'est Lost sur les rails"

J'avais de ses nouvelles à distance, ça me suffisait.

"On a forcé la porte du wagon. On vient d'abattre un sanglier. Normalement, on devrait pouvoir tenir les prochaines 48 heures de panne".

Et puis d'un coup, ça m'est retombé dessus.

"Mesdames, messieurs, le train va bientôt partir... Enfin, il devrait bientôt partir... On espère qu'il partira bientôt... enfin.. On n'en sait rien en fait..."

Depuis, on n'a pas bougé....

Et celle qui avait hérité de ma guigne profite de la vie parisienne comme jamais.

Elle déguste des fruits de mer qu'elle instagramme crânement.

Et moi, ça me coupe l'appétit.

"Vous finissez pas votre demi-biscuit ? Si ça vous dérange pas, j'ai encore un petit creux".

Je jette un coup d'oeil à mon voisin. On dirait qu'il vit ici depuis trois ans.

Devant son air suppliant, je lui cède le reste de mon biscuit.

Il me remercie poliment avant de ronger mon offrande.

Quant à moi, je cherche quelqu'un qui pourrait adopter ma guigne...