20140517_164112

 

- Je vous ai demandé de passer, vous devinez pourquoi ...

- Oui, enfin, je me doute...

- Je vais vous dire, je ne vous comprends pas. Vous êtes généralement un bon client. Parfois à découvert. Rien d'alarmant. En plus, on vous aime bien à la banque...

- Je savais pas...

- On a tous nos têtes. On est humains nous aussi. La petite vieille qui nous les brises chaque matin pour suivre l'évolution de son épargne, on l'aime bien finalement. Elle fait partie des meubles. Tout comme vous.

- ...

- Vous voyez le placard à classeurs derrière moi. On ne le voit pas, il est pratique, il est comme vous. Imaginez qu'un matin, ce placard me tombe dessus...

- ... forcément, vous tombez de l'armoire...

Je n'ai pas pu m'empêcher. Un trait d'humour, un mot à la con, une phrase juste pour sourire. Une phrase gratuite. Trop gratuit pour mon banquier.

- Je suis désolé, je..

- Bref, si on bourre ce placard et qu'il me tombe dessus... Qu'est-ce qui se passe ?

- Ben... Vous mourrez ?

- Disons que je ne m'en relèverais pas. Mais surtout, c'est  la cata.... Et c'est exactement le problème que j'ai avec votre compte... C'est aussi la cata... 

J'ai presque envie d'applaudir son don pour la transition. Il doit s'entrainer. Préparer ses enchainements. c'est quand même un sacré métier, banquier.

- Et cette cata, elle vient d'où  ? 

- Alors, je... Vous allez pas me croire. Je me suis fait un petit plaisir... C'était un midi, j'avais rien planifié.

Il s'enfonce dans son fauteuil, le regard grave, prêt à m'écouter religieusement.

- J'avais pris un poulet mayonnaise parce qu'il n'y avait plus de thon crudité. J'aime bien le thon, c'est goutu, même si parfois c'est un peu sec. Mais dans le poulet, y a du gras. Et je sais pas vous mais moi, le gras...

Il cligne lentement des yeux, l'air de dire que sa patience n'est pas infinie.

-Mais j'ai pas pris la formule parce que payer une bouteille d'eau, hein, merci. Je vous ai dit qu'on a une fontaine d'eau au bureau ?

- Et donc..

- C'est pour vous dire si j'économise... Mais je suis passé devant la vitrine... et je vous jure que c'était pas prémédité.

"Nous y voilà", a t'il l'air de penser.

- Au début, je suis juste rentré pour voir. Je comptais rien acheter, hein. Je suis pas fou non plus. Mais la vendeuse est arrivée... Elle m'a sourit. ça peut paraitre idiot mais c'était un sourire tellement... généreux. J'ai perdu tous mes moyens. C'est con mais... Elle était tellement.... Elle m'a demandé si je voulais goûter.

- Et...

- J'ai perdu tous mes moyens, j'ai dit oui... 

- Et c'est comme ça que vous avez dévalisé la boutique ?

- Même pas. J'ai pris juste un pot. Un tout petit pot. C'était de la mousse à l'ancienne. C'était beau, c'était onctueux, c'était... érotique.

Mon banquier retient une grimace de dégoût. Je crois que je n'aime pas l'image qu'il vient d'avoir.

- Elle  a commencé par une cuillérée. ça faisait pas beaucoup alors j'ai dit "encore". Je crois même que je l'ai dit plusieurs fois. Elle a rempli le pot jusqu'au bord.

- Tout ça n'explique pas comment...

- Et puis, elle m'a demandé si je voulais des pépites.... 

- Des pépites ?

- Des petits morceaux de chocolat tout mignons. Tellement mignons qu'on a envie de les adopter. ça croque sous la langue. J'adore ça. ça donne un petit goût. Et moi, ça me rend...

- C'est quand même pas une putain de mousse au chocolat qui vous a mis dans le rouge ?!

- Vous parlez sans savoir...  là où je travaille, le coût de la vie est différent. Quand les gens veulent se faire un petit plaisir, ils s'achètent une Porsche. Forcément, ça joue sur le prix de la mousse.

- Mais vous auriez pu refuser. Suffit de dire que c'est trop cher.

- Mais je savais pas ! Et quand elle m'a annoncé le prix... Elle m'avait tellement... Elle avait pris le temps... Elle s'était s'occupé de moi.... Je ne voulais pas lui faire de mal...

- Mais elle s'en fout de vous ! Elle est là pour faire du chiffre !

- Je sais. Mais c'est comme ça, je suis sensible. J'ai vu le prix. J'ai eu un hoquet. Puis je me suis résigné. 

- Et maintenant...

- Maintenant voilà, oui. Alors, je me suis dit, pas de panique, je peux peut-être demander un emprunt...

- Pour une mousse ?

- Pour celle là, non, c'est cuit. Mais pour la prochaine peut-être ? La première, j'ai eu trop honte, je l'ai mangé en cachette. Mais si je pouvais me balader avec dans la rue. Les gens sauront que je suis un type capable de s'offrir de la mousse. C'est pas pour moi, c'est pour briller.

- Vous voudriez pas Une Rolex plutôt ?

- Je sais pas... ça se mange ?