"Ces cent lieux à voir avant de mourir", "Quinze lieux à explorer avant de mourir","Dix endroits à visiter avant de mourir". 

En cette période estivale, Internet me vend du rêve.

Des plages incroyables, des villes magnifiques, des dépaysements garantis.

Et à la fin : l'agonie, la douleur, la mort.

Autant dire que c'est le grand écart émotionnel façon Jean Claude Van Damme.

Alors, qu'il se dénonce :

Quel est l'esprit tordu qui, pour la première fois, s'est dit que cette formule était une bonne idée ? 

85243Copacabana, c'était trop cool, maintenant je peux crever à petit feu

 

Pour ma part, c'est comme si on me proposait de faire les meilleurs tables du monde avant d'être nourri par cathéter.

Ou qu'un ami me demande : "Quelle expérience sexuelle aimerais-tu vivre (avant qu'on ne te fasse une ablation des parties génitales) ?"

Qui a ce genre d'ami ?

Où les trouve t'on ?

Pourquoi les garde t'on ?

"Ce mariage sera le plus beau jour de ma vie avant que ma femme ne divorce, que je sois en dépression à discuter seul à moitié nu devant Hanouna en mangeant des croquettes foies-volailles".

Si l'un de mes amis avait cet état d'esprit, il est possible qu'il ne fasse pas long feu. Et c'est peut-être pour ça que je n'ai pas beaucoup d'amis.

Personnellement, j'apprécie la vie au jour le jour, je n'arrive pas à me projeter plus loin que le lendemain et, de toute façon, je n'arrive de toute façon pas à réfléchir comme ça :

"Ce fût une belle journée. On s'en souviendra quand on sera grabataires, que tu ne te souviendras plus de moi et que je serais paralysé dans un lit. J'aurais peut-être des escarres, mais au moins, moi, j'aurai des bons souvenirs".

Pour cette raison, je n'irai pas du tout visiter tous ces lieux merveilleux. C'est un caprice bête, mais si je peux, je veux bien rester en vie longtemps. Voire même, ne pas mourrir du tout. Si je ne bouge pas de chez moi, j'ai donc une chance de m'en sortir. 

Et il y a d'autres raisons :

"Quinze lieux à visiter avant de mourir (fauché)"

On ne le dit pas assez mais voyager coûte un peu d'argent. Pas beaucoup mais un peu. Pour bien voyager, il est donc utile d'avoir mis de côté, d'avoir son petit pécule, de faire des éconocroques (mon lectorat cible est le jeune des années 80). Je ne suis pas pauvre, loin de là, je peux faire golf comme Trump (enfin, du mini golf) mais je ne suis pas sûr de pouvoir m'offrir quinze lieux magnifiques d'un coup. Si je fais une simulation, et que je craque mon PEL, j'aurais peut-être la chance d'en visiter cinq.

Est-ce que je vais mourir pour autant ? Peut-être.

Aurais-je des regrets de ne pas avoir tout fait ? Certainement.

Est-ce que ça vaut la peine de se lancer si c'est pour n'en faire qu'un tiers ? Pas sûr. Tout le monde va me le reprocher. "Même pas capable de visiter quinze lieux avant de mourir, ce nul !". Moi-même, je ne suis pas sûr d'avoir encore une très bonne opinion de moi après ce fiasco. Dans le genre "je finis pas ce que je commence", ça se pose là. Et ça risque d'entamer ma confiance en moi. Et pour la fin de ma vie, ça manquera un peu de dignité.

Sans compter que je ne suis pas seul. Sur un coup de tête, je me suis marié, j'ai fait des enfants. autant dire que depuis quelques années, des liens se sont tissés entre nous. Je me vois donc mal laisser toute ma famille sur le carreau parce que je compte voyager à différents endroits avant de crever dans un hospice, ou dans la rue, parce qu'on vit qu'une fois tu vois, parce qu'elle est là la vraie vie, parce qu'il n'y a rien de mieux qu'une plage de sables fins pour profiter du moment présent (comparé à la salle d'attente de la CAF, c'est indiscutable).

Je n'ai plus quinze ans, l'argument "je fais ce que je veux parce que je peux crever demain" ne sera donc plus valable.

Je pourrais bien sûr tous les emmener avec moi mais ce serait un bordel sans nom, ne serait-ce qu'au niveau de l'organisation. Et comme je ne vois pas plus loin que le lendemain, on finirait par partir à pied, en oubliant la moitié des papiers, en revenant chez nous pour finir par s'écrouler sur le canapé familial parce que les voyages, ça crève tout le monde, autant se reposer tout de suite.

De toute façon, ça me coûterait plus cher que de partir seul. Et pour le coup, je ne suis même pas sûr de faire plus que deux destinations.

"Dix endroits magique à explorer avant de mourir (sur place)"

Imaginons que je décide quand même de partir. Le premier lieu sera éblouissant. Le second sera magnifique. Le troisième un petit peu moins merveilleux jusqu'au quatrième, où là....

Comme je ne suis pas le seul à posséder Internet, il est possible que d'autres personnes lisent le même article, aient la même idée, suivent la même liste. Certains d'entre eux, plus pressés que d'autres, seront peut-être même en train de mourir. Tout ceci va donc ressembler furieusement à un pélerinage vers Lourdes. ça peut être acceptable en début de séjour. Mais au final, ça peut être pesant, ne serait-ce qu'au niveau de l'ambiance.

Attention, je tiens à préciser, je ne suis pas raciste, je n'ai rien contre les mourants. J'ai des très bons amis morts. Je connais leurs problèmes, je partage leurs craintes. Mais quand même, on ne va pas se mentir. Ce n'est pas tellement bruit. C'est plutôt l'odeur. 

Vous êtes là, dans un cadre magnifique à tenter de rendre jaloux vos amis en prenant la meilleure photo quand vous vous demandez d'où viennent ces relents de rat crevé et de vieille urine. Et d'un coup, ça vous frappe : c'est le voyageur d'à côté qui vous gâche littéralement vos derniers jours de tourisme en passant l'arme à gauche.

De toute façon, c'est une règle immuable : les morts gâcheront toujours vos vacances. 

"Cinq destinations à faire avant d'être complètement mort"

Je ne suis pas sûr de comprendre le concept. Pour moi, la mort, ça se termine dans une boîte. Jusqu'ici, on a bien rigolé, et hop, c'est terminé, on glisse, on laisse la place aux autres.

Alors pourquoi parcourir le monde juste avant ?

Est-ce que l'obscurité de la boîte permettrait de faire des soirées diapos de l'au-delà ?

Est-ce qu'on ne risque pas d'ennuyer ses voisins en exhibant ses meilleurs clichés de tous ces lieux qu'ils n'ont peut-être jamais eu la chance de visiter de leurs vivants ?

Est-ce que c'est vraiment le moment de les abreuver de mille anecdotes sur tel ou tel endroit qu'il faut ab-so-lu-ment faire avant de... ah bah non, c'est trop tard ?

Les gens qui la ramènent tout le temps me fatigue.

Et une fois mort, j'aimerai bien me reposer.

C'est pour ça, je ne vais pas trop voyager.

Juste ce qu'il faut.

Pour me maintenir en vie.