La révolution est au bout du rouleau
- A'gades...C'est hyper génial !
- Chéri, je sais qu'on a des enfants mais si tu pouvais éviter de me montrer tes besoins...
- Mais c'est pas pour applaudir, c'est pour te montrer ! Tu vois, j'ai plus de papier...
- Mmm Mmm ?
- Il reste plus que le tube, on est d'accord ?
- Mm Mmm
- Et bien, regarde. Je le jette dans les toilettes.
- Et.... ?
- Et ben, observe.
- ...
- Non mais tu vas voir...
- ...
- ça prend du temps mais ça vaut la peine.
- ...
- Encore deux secondes...
- Il va y avoir un volcan ?
- Mais non, t'es bête, regarde...
- ...
- ça devrait... enfin...
- Mouais...
- Je comprends pas, dans la pub, il disait...
- Dans la pub ? Tu parles des nouveaux rouleaux ?
- Ben oui
- On les a pas encore utilisé...
- Tu veux dire ?
- Je veux dire bonne pêche...
- On en dépioterait pas un pour voir ?
- Non ! Et prends des gants !
La femme sans visage
- Tiens, salut !
- Euh, sal...
Elle est déjà partie. Je n'ai pas eu le temps de la reconnaitre. Il me faut un temps pour me souvenir, remettre un nom sur ce visage, me rendre compte qu'elle est simplement celle que je ne reconnais jamais.
Elle n'est pas moche, loin de là. Mais elle n'est pas belle non plus. Disons qu'elle est dans la moyenne.
Et rien qui ne retienne l'attention. Rien qui accroche. Pas un défaut sur le visage.
Pour autant, elle n'est pas lisse. Du moins, pas trop. Sinon, ça se verrait. Et alors, je la retiendrai.
Pas de spécificité physique. Elle ne boite pas, n'a pas des seins énormes, ni de bras en moins.
Elle est blonde. Banalement blonde. D'une blondeur qui n'évoque rien d'autres qu'une fille d'attente dans un centre commercial.Une blondeur qui frise l'ennui.
Elle est banalement dans la moyenne des gens potentiellement ordinaires.
Même son prénom, j'ai du mal à le retenir.
A force, je m'en veux de ne jamais me rappeller. Je me gronde intérieurement, je m'oblige à faire un effort. C'est quand même pas difficile de retenir un visage.
Et ça a payé.
En pleine rue, alors que je regardais devant moi, je l'ai reconnue. Et du premier coup, en plus ! Ah, ça m'a fait plaisir, j'étais content de moi, tellement content que j'avais un sourire ravi sur le visage.
J'avais l'air tellement heureux qu'elle a dû se demander. Elle a du croire qu'elle m'avait manqué. Devant mon enthousiasme débordant, elle a sensiblement perdu son sourire poli. Moi, je me suis dégonflé. J'ai repris mon air terne.
J'ai compris que j'en avais fait trop. Je m'en suis voulu. Je me suis engueulé. Je me suis promis que la prochaine fois je la reconnaitrait sans trop sourire.
Le mieux serait de la croiser dans un long couloir. Elle arriverait de loin, elle me fixerait du regard, je me demanderais bien pourquoi et petit à petit, je comprendrais. Alors, je sortirais mon sourire conventionel, je dirais "salut" et tout le monde serait content.
- Salut
- Euh...
Je n'ai pas eu le temps de la remettre. Mais ce n'est pas ma faute, il y a triche ! Elle porte une capuche.
J'arrive déjà pas à la reconnaitre et madame trouve rien de mieux que de rajouter des accessoires ! Ce sera quoi la prochaine fois ? Une moustache ? Un changement de coupe ?
Les gens font vraiment tout pour qu'on ne les reconnaisse pas !
Nature, métal et découverte
Parce que la vie, c'est parfois de la nature et des arbres, voici un court fait avec mes quelques centimes pour célébrer le retour des oiseaux migrateurs.
Angoulême, on ne compte pas
- Angoulême, trois minutes d'arrêt. Les voyageurs pour Bordeaux restent dans le train. Je répète...
Nous voilà enfin sur les terres angoumoisines, prêts à retrouver le festival, son humeur bon enfant, son architecture chabrolienne, ses commerçants souriants... Prêts pour une journée chargée en bande dessinée. Le programme est simple : allez tout en haut et profiter au maximum de l'ambiance.
Depuis que nous sommes arrivés, nous respirons BD. Nous voyons BD. Nous pensons BD.
D'ailleurs, autour de nous, tout n'est que luxe, punks à chiens et BD.
Besoin d'une coupe ? Chez Tifff'2000, on vous propose une Margerin valable pendant tout le festival.
Un petit creux ? Kébab et Lula vous propose sa formule Marsu (un kébab, des frites, une boisson).
L'immobilier vous tape dans l'oeil ? Immo Futur vous fait une offre que vous ne pouvez refuser : un immeuble acheté, un Largo winch offert.
- Hè, t'as vu, ils ont graffé Lucky Luke !
Techniquement, ce n'est pas un graff'. Plutôt un collage ou du papier peint. Mais c'est vrai que ça en jette. La première fois.
Allez pas de répit, il faut grimper. Passer l'assureur et sa promo Gaston, le boucher et son faufilet Ric Hochet, l'auto-école remplie d'Agent 212. Et enfin, le Graal, la ville, Angoulême.
- Y paraît qu'y a Aude Picault qui fait un concert de bande-dessinée...
- Cool ?
- A quelle heure ?
- Où ça ?
- ... avec Jean Claude Vannier
- Cool ?
- A quelle heure ?
- Qui ça ?
-... Non mais laissez tomber, on aura pas le temps.
- J'ai jamais vraiment aimé...
- Moi, je connais pas...
- Si t'écoutais de la musique aussi, au lieu de lire tout le temps.
Pendant un instant, c'est le calme. On regarde un ban de collégiens qui se dirige vers le stand Mangasie.
- Tiens, vous avez vu ?
- Quoi ?
-Le type qui fume là...
- Ouais...
- Et ben c'est un auteur hyper connu...
- Ah...
Enfin, nous y voilà. Devant nous, le nouveau monde. Enfin, la bulle Nouveau Monde. La bande dessinée indépendante... Les jeunes, les fous, les poètes. Les marginaux en somme... Ce n'est plus la peine de rigoler. Fini la bd à la papa. Ici, on est entre connaisseurs. Loin du marché, c'est de la vraie émotion qui bat sous cette tente.
- N'empêche, c'est moche.
- C'est surtout pas pour toi.
Je fais un petit sourire à l'auteur, qu'il comprenne que tout va bien, que je gère la situation, qu'il peut retourner à son dessin qu'il ne faisait que pour s'occuper. On adore ce qu'il fait mais on prendra pas.
Moi j'aime mais là, il y a un problème de cible. Pas le bon âge. Graphiquement pas top. Propos moyennement pertinent. Mais sympa. Continue. Je fais semblant de m'intéresser à son gribouillage. Cette femme aux fesses charnues qui tente de battre un dragon avec une dague et un string veut dire quelque chose, j'en suis sûr. Je ne serais pas en famille, je prendrais le temps d'en parler. Peut-être même que j'irais chercher des bières. Mais aujourd'hui, c'est niet. On continue.
On passe une nuée de barbus en tee-shirt Goldorak, d'émos en collant rose fluos, s'arrêtant parfois sur un stand pour feuilleter quelques bds.
- On peut tout lire, tu crois ?
Et d'un coup, je le remarque. Il est seul, roulant sa clope pour passer le temps, le regard perdu, pensant certainement à sa prochaine bd.
- Attendez-moi deux minutes, il faut que je...
Il faut que je trouve un truc à faire dédicacer. J'ai tout lu de lui, j'ai tout aimé. Il m'a parlé. J'ai ri avec lui. J'ai mal vécu sa séparation avec lui. Je suis allé chez le coiffeur avec lui. Et même au petit coin, j'étais avec lui. Mais j'ai tout lu. Il n'a rien fait depuis. Et il prend le temps de rouler des clopes... Feignasse.
- J'ai... J'ai tout lu de vous !!
C'est sorti dans la panique. J'aurais aimé lui dire qu'il avait touché juste, que même un petit dessin sur un coin de table, ça m'aurait fait plaisir. Mais c'était trop tard. Il n'y avait plus rien à dire. Lui a sourit. Poliment. M'a regardé d'un air gêné. J'ai mis un peu de distance, qu'il se sente plus à l'aise. Et il a repris son collage comme si de rien n'était.
Nous ressortons sous la pluie.
- Et si on allait voir au théâtre, il parait qu'il y a une belle exposition.
... Autour un homme emprisonné et torturé qui va découvrir la souffrance morale et le viol en groupe, ainsi que la pratique brutale du fist-f..
- Tiens, il fait beau, on y retourne.
- J'ai mal aux pieds.
- Et bien dommage pour toi car c'est pas fini.
En effet, j'ai gardé le meilleur pour la fin. La tente des éditeurs. Des vrais. De ceux qui font des séries comme Boule et Bill. Un temple dédié à la bd de qualité.
- Tu peux me porter ?
- Tu rigoles ?
-Je peux plus avancer.
- Non mais c'est parce qu'il y a plein de monde et... Tiens, t'as vu qui dédicace là-bas ?
- Non...
- Mais si, l'affichette au-dessus. C'est le type de tout à l'heure.
- Je le vois pas.
- Mais moi non plus, mais lève les yeux... Tu vois l'affichette ?
- Papa...
- Et ben, c'est lui ! çui qu'on a croisé dans la rue. Je t'avais dit qu'il était connu !
- Je veux rentrer.
- Attends, regarde là-bas, y a Midam. Si on attends maintenant, dans deux heures, on aura un beau dessin. ça vaut la peine, non ?
- Je veux rentrer.
- Moi aussi.
- Mais vous sentez pas la Bd, là ?
- Il fait trop chaud surtout.
- Il faut que vous respiriez BD. ça va passer, promis.
- Papa...
- Bon, ça va. Mais venez pas vous plaindre après.
Nous nous extirpons difficilement de la bulle. Il fait froid, gris, presque nuit.
- Qui veux un sandwich Ducobu ?
Visiblement personne. Il ne sont plus BD. Le mur Lucky Luke ne leur fait plus ni chaud, ni froid. Ni la pizza aux six Schtroumpfs. Ni tout ce que nous découvrons en retournant à la gare.
- Le TGV pour Paris partira de la voie 2, je répète...
Nous voici confortablement installés dans le train, les bras chargés de bandes dessinées à dévorer sur place.
- Papa, je peux jouer à la DS ?
- Tu veux pas lire plutôt ?
- Non...
- Et toi, tu ne veux pas...
-Chttt
Elle a les yeux fermés. Elle s'apprête à dormir. Tant pis. Ce fût une belle journée.
Etat des lieux
J'ouvre la porte.
J'essaie d'avoir l'air sympathique, détendu.
Dans ses mains, le plan de l'appartement.
Je l'invite à entrer.
- Bon... je vais commencer par la pièce principale...
Elle peut y aller.
Tout a été nettoyé, réparé.
Bien sûr, il reste le trou de la moquette au milieu du salon.
Mais pour l'instant, elle vérifie les murs, les installations, les placards.
Tout sauf le sol.
- On va passer à la salle de bain.
Deux mêtres carrée plus loin, nous y voilà.
Adieu mes toilettes qui donnaient sur la chambre des voisins,
Adieu le rideau qui ne cachait rien de mes moments intimes,
Grâce à toi, j'ai appris à prendre des positions inconfortables pour ne pas être vu d'en face, à un mètre de là.
- Bon ben, tout à l'air parfait... Et la moquette ?
Elle repart dans la pièce principale, regarde le sol, tourne autour d'elle.
- Bon... ben, ça a l'air très bien....
Très bien, c'est un peu exagéré.
Ce serait déjà bien si les fenêtres fermaient. Si le chauffage fonctionnait. Si les poubelles étaient sorties régulièrement. Si les voisins ne se plaignaient pas quand on augmentait un peu le son. Si l'alcoolique du dessus ne s'engueulait pas avec sa femme. Si la moquette n'avait pas moisi avec l'humidité. Si mon père n'avait pas fait un trou pour la remplacer. Si le remplacement de la moquette avait marché. Si nous n'avions pas passé une journée à réparer notre erreur. Si même seulement, nous y étions arrivé.
Là, ce serait bien.
- Vous me redonnez les clés ?
Je les lui tends. Elle les mets dans la porte.
- On y va ?
Juste le temps de reprendre mon sac. Posé exactement au bon endroit. Là où il faut pour cacher.
- Je vous suis.
Et nous voilà partis.
Voyage surprise
- Vas-y, tu peux ouvrir les yeux maintenant...
- ...
- ça te laisse sans voix, hein ?
- Ben... On est où ?
- A Astana ! Oui, madame. Astana ! La ville de tes rêves. Le monument que tu vois au fond, c'est Bayterek. C'est magnifique, non ? J'ai pris des billets pour les deux prochaines semaines. Comme ça, on aura le temps de visiter tout le coin. On pourrait même faire un détour par Semeï pour voir le monument aux victimes des essais nucléaires.
- Et... Je veux dire... C'est chouette mais... pourquoi on est là ?
- Tu dis toujours que je ne t'écoute pas. Comme la dernière fois, tu disais que c'était le voyage de tes rêves, je me suis dit que j'allais te faire la surprise comme ça tu pourras plus me le reprocher... Bon, j'ai du apprendre quelques mots de russe. Il fait pas chaud chaud mais... On devrait pouvoir se débrouiller. Pour le transport, on fera local. Pour l'hôtel, j'ai pris la meilleure chambre.
- J'avais parler du Rajasthan...
- ... T'es sûre ?
- Euh... Oui... Oui, je suis pas mal sûre, oui... Je m'entends encore le dire "je rêve de visiter le Rajasthan".
- C'est pas possible... T'aurais dit Rajasthan, j'aurais retenu.
- Bon... Et on fait quoi maintenant ?
- Ben... On va pas rentrer. J'ai réservé pour deux semaines. On a qu'à se laisser porter...
-Tiens, regarde moi ces montagnes, respire cet air... Si c'est pas magnifique...
900 semaines et demi
Au début, ça marchait bien. Il y avait une complicité. Une entente érotique. Il était un peu... Disons qu'il aimait élaborer des scénarios. Pour lui, rien ne valait une bonne mise en scène. Alors je l'ai suivi.
Aveuglément.
Mais avec le temps...
Je ne sais pas.
Il y a un truc qui me dérange.
J'arrive pas à mettre le doigt dessus.
Ne te relis pas, bois pluto du soda
- Gisèle, on est bien d'accord, dans le light, il n'y a pas une calorie ?
- Tuttafè...
- Je mets pas de "S" alors... Et pour le sucre ?
- Ben pour le sucre, c'est simple, y en a pas...
- Oui mais y en a pas combien ?
- Ben pas un...
- Un seul sucre en moins, ça fait peu, non ?
- J'sais pas... T'as qu'à dire qu'y en a plein en moins !
- Plein en moins... T'as raison, je vais mettre un "S" alors... Merci Gisèle...
CQFD, gros !!
Entendu dans le tromé :
- On a qui là ?
- On a des maths avec Danié..
- Tsss, je peux pas l'encadrer çuilà
- Sérieux ?!
- J'te jure. En plus, il m'énerve avec ses blagues.
- Moi, c'est ça que j'aime...
- Faudrait lui dire "Hé monsieur, on est pas là pour rigoler"...
- Ouais mais..
- Mais c'est un gros relou. Il nous écoute pas. En plus, il est raciste.
- Ah, non, je crois pas, non...
- Ah ouais ?! Alors pourquoi il t'a parlé en arabe la dernière fois ?
- J'sais pas... Peut-être parce que je suis arabe.
- Et y aurait un chinois dans la classe, il lui parlerait en chinois aussi ?
- C'était pas méchant...
- Moi je dis "nique sa mère, le raciste". Il a pas à faire son malin.
- Le pire, c'est que j'ai rien compris à ce qu'il m'a dit...
- Tu parles pas l'arabe ?
- Si... mais je sais pas... J'ai pas compris.
- Bah, tu vois. C'est un raciste, je te dis.
Le Da Vinci Code a changé
Attention, petit lapin, ce qui suit n'a aucun rapport avec cette image (à peine avec le titre), c'est juste du racolage passif
Ce déjeuner était bien sympathique seulement j'ai mal aux pieds.
J'ai marché jusqu'aux Tuileries, remonté la place Vendôme, fait un bout de chemin jusqu'à Opéra avant de repartir vers les Halles...
Bref, j'en peux plus. Je ne rêve que d'une chose, rentrer chez moi.
Ne reste plus qu'à retrouver mes clés.
Mes clés !!! (je ne sais pas pourquoi, en ce moment, il y a comme un thème)
Elles ne sont pas derrière la porte.
Je me vois la fermer.
Elles ont dû tomber.
Je vais devoir me retaper tout le trajet.
...
ça fait dix minutes que je marche en regardant le sol. A force, j'ai l'impression d'être le Yann Artus Bertrand du pauvre. Et pas une trace de clé. Pas même un indice.
Pas grave, je continue ma gymnastique, relevant parfois la tête pour éviter les poteaux, les passants, les kiosques.
J'avance au ralenti, scannant le moindre pavé pour être bien sûr de ne pas y trouver mes clés.
A chaque fois, je me fais une fausse joie.
Les gens doivent penser que je découvre pour la première fois les emballages aluminium tellement j'ai l'air content d'en trouver sur le sol.
En attendant, je continue.
J'en ai marre.
Je ne trouverais jamais.
Je suis perdu.
Autant rentrer chez moi.
Au pire, je passerais par la fenêtre.
J'arrive devant la porte d'immeuble, je fais mon code qui a changé (d'où le titre) et ouvre la porte
"Vos clés étaient restées dessus. On les a prises, elles sont à la boutique".
C'est écrit en gros sur ma boite aux lettres.
J'ai mal aux pieds mais je retrouve le sourire.
Une seconde.
Le temps de me dire qu'il faut que j'y retourne.
Une dernière marche pour trouver un fleuriste,
leur dire merci
et m'allonger pour de bon.

















