crevette domestique

25 mars 2016

Un petit plat de résistance

 

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Quelque chose a survécu au fond de cette bouche.

Un petit rien de résistance qui refuse de mourir bêtement découpé, tranché, mâché, digéré.

Englouti c'est pas une vie, se dit-il.

Même s'il n'est plus qu'un morceau de lui-même, il lui reste cette part d'orgueil qui lui permet de s'accrocher. 

Il s'est même trouvé un abri.

Un espace entre deux dents.

Un petit nid rien qu'à lui.

Un abri où refaire sa vie. 

Il y est certainement depuis quelques jours.

Le temps de prendre ses aises.

De bien s'imprégner du lieu.

De rêver d'un monde meilleur.

En attendant, il faut alerter. 

Prévenir qu'il est encore en vie.

Alors, il envoie des signaux. 

Des signaux olfactifs.

Des signaux qui vont droit dans ma direction.

Et ces effluves matinales venues d'une matière décomposée coincée entre deux incisives mal nettoyées me retourne gentiment l'estomac.

Je tente de croiser le regard de mon souffleur mais ses yeux sont fermés.

Il est plus occupé à mener un combat intérieur qu'il ne semble pas gagner qu'à se rendre compte qu'il distribue généreusement son haleine aux passagers de la rame.

Il respire la souffrance gastrique.

La douleur lanscinante l'empêche de fermer sa bouche. 

Il l'aère.

Dans ma direction.

Si l'homme daignait tourner la tête, je retrouverais un instant les effluves érotiques du métropolitain.

L'envoutant parfum des aisselles fraichement lavées.

Ce mélange eau de toilette-peau morte qui donne le La des bonnes journées de travail. 

Mais mon compagnon de trajet ne bouge pas d'un iota.

Pire, il ouvre un peu plus la bouche. 

Et là je comprends que le survivant n'est pas seul.

C'est toute une colonie qui vit ici.

De ma vue imprenable, je serais le mieux placé pour y faire le ménage.

Ni vu, ni connu, je passerais le fil dentaire.

Un petit pschiit pour l'haleine.

Et le voilà devenu un nouvel homme.

Malheureusement, je n'ai rien sous la main.

Et Il faudrait des kilomètres de fil pour déloger tout le monde.

J'en suis là, à explorer les différentes espèces coincées dans sa bouche quand il ouvre un oeil.

Par réflexe, il recule.

Un geste malencontreux qui donne le départ à un morceau qui fonce dans le mauvais trou. 

Le voilà qui devient rouge, qui s'étrangle et qui tousse comme un crapaud prêt à exploser. 

Ce qui n'était qu'une simple bataille se transforme en révolution.

Tous ensemble, les survivants tentent de mettre le bourreau à mort.

Mais il résiste et dans un grand raclement, expulse d'un coup une partie de la mutinerie. 

Laquelle atterrit comme il se doit, sur mon épaule. 

J'ai reçu la médaille du courage et elle est composée de viande prémâchée.

"Je suis désolé, je vais..."

D'une main, il époussette mon costume, étalant les restes comme si j'étais une vulgaire tartine. 

"Il faudrait tamponner, en fait, parce que là..."

Je confirme d'un mouvement de tête.

Je ne veux pas qu'il continue à me parler.

D'autres morceaux sont encore coincés.

La bataille est gagnée mais la guerre n'est pas finie.

Et je ne suis pas encore prêt à acceuillir d'autres survivants.

Je descends du métro.

En mémoire de tous ces semi-morts, je ferais l'effort ce midi d'être végétarien.

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28 janvier 2016

Les Oscars du Film de Bricolage

108263399- Amis de la Crevette, bonjour...

- 'Jour à tous...

- Si nous sommes de retour aujourd'hui, ce n'est pas pour vous vendre un vulgaire objet de plus mais bien pour vous parler d'une nouvelle importante...

- C'est clair...

- Une nouvelle qui va peut-être, certainement, sans aucun doute, révolutionner le monde du cinéma français...

- Je dirais même le cinéma international...

- J'oserais même dire, mondial  !

- Ose, Jim. C'est la même chose...

- On ne va pas tourner autour du pot. Cette année,  une nouvelle catégorie de cinéma va enfin connaître la consécration.

- Waouh, dis-m'en plus, Jim, je bous d'impatience.

- Le cinéma classique peut trembler sur ses fondements, les films de bricolage vont enfin avoir leur propre remise de prix.

- Les films de bricolage ?

- Qu'on aime ou pas, c'est toujours un vrai moment de cinéma.

- Un cinéma que je ne connaissais pas...

- Qui n'a jamais pleuré en voyant cet acteur nous expliquer comment peindre un plan de travail ? Faut-il être insensible pour ne pas voir la beauté de cette scène où une actrice pose un enduit.

- Ben, disons que moi, personnellement...

- Ce cinéma proche de nous, et tellement utile, a enfin la reconnaissance qu'elle mérite. C'est pourquoi je suis fier de vous donner le nom des heureux gagnants de cette première édition. Mais tout d'abord, le César d'honneur revient à un homme de talent. 

- Je ne dis pas que ça me laisse insensible mais...

- En 1960, il s'est fait remarqué pour avoit été l'homme qui changeait son pneu. Longtemps, il a poncé-enduit des meubles en tout genre. Dans les années 2 000, il a incarné avec brio le bricoleur qui met de la mousse expansive.  Il mérite largement sa récompense, André Garcin, l'homme qui ponce à pic !

- ... disons que je préfère voir ça sur grand écran.

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- Une récompense fort méritée pour un homme qui est passé à deux doigts de la gloire.

- Honnêtement, j'avais jamais entendu parler de lui...

- Le film de bricolage a longtemps été vendu sous le manteau. On a voulu le faire taire, on a voulu le cacher mais aujourd'hui plus personne ne pourra dire "je ne savais pas".

- C'est vrai que dit comme ça...

- Le César du meilleur acteur revient à un homme... que dis-je... à un artiste qui a su dévoiler tout une gamme d'émotions en même temps qu'un panel de technique pour emboiter les éléments les plus récalcitrants. Il nous a donné des moments forts. On lui reconnaît un certain charme. Certaines personnes traineraient même dans les rayons pour apercevoir son fameux coup de visseuse/ dévisseuse, vous l'avez compris, je ne parle de personne d'autre que de Jean Benoit Saint Jacques.

- ... ça donne vachement envie, en tout cas.

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- Bien sûr, on a souvent dit que le milieu du film de bricolage était un milieu excessivement sexiste. Oui, mesdames, vous avez souvent revendiqué le droit d'apparaitre un peu plus dans des films de travaux.

- C'est vrai que sans les femmes...

- Et bien sachez que ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Les femmes doivent aussi représenter la société dans sa diversité de... ben...

- De femmes ?

- Non... je... ah, je l'ai sur le bout de la langue... Bref, grâce à vous, on sait que le monde du bricolage possède aussi cette petite touche de charme et de poésie féminine qui fait que la pose d'une applique devient quelque chose d'éminemment sensuel tout en gardant la finesse et l'élégance que ces rustres d'hommes n'auront jamais. 

- J'en chialerais presque tellement c'est beau, Jim.

- Cette année, pour représenter la diversité du monde grâce au personnel féminin, il nous fallait une actrice qui connaisse la technique du bricolage sur le bout des ongles, quelqu'un qui envoute les coeurs à chaque fois qu'elle pose une dalle, quelqu'un qui soit un modèle pour toutes les femmes, je veux bien entendu parler de la belle Milla.

- Et son nom de famille est ?...

-(Commence pas à m'emmerder avec ce genre de détail !).

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-Le cinéma, c'est aussi un passage de relais. Il ne serait rien si nous ne pointions pas le talent de la future génération. Cette année, il n'y a pas eu débat. Il n'y a eu qu'un seul choix, celui du petit Quonquon dans le film "Le vieil homme et le chauffe-eau".

 

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- Enfin, le cinéma de bricolage n'est pas là que pour divertir...

- Il sert surtout à apprendre... -

- C'est aussi l'art de dénoncer, l'art de mettre en évidence les sujets qui fâchent. Derrière chaque mode d'emploi, il y a un acte de résistance citoyen...

- C'est vrai qu'en un coup de marteau, on prend la température du monde.

- Cette année, le meilleur film de bricolage est un film qui n'a pas peur de dire la vérité. Il est un miroir qui dérangera certainement les puristes mais qui ne laisse en tout cas personne indifférent. Cette année, la claque du cinéma du film de bricolage va forcément à ce chef d'oeuvre qu'est "Les Polyamours en chantier"

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- Un bien beau film, Jim.

- Et avec de l'érotisme, qui plus est !

- Il est maintenant l'heure de refermer cette page. Nous sommes heureux de vous avoir fait connaître ces quelques perles d'un cinéma trop souvent ignoré...

- D'un cinéma de qualité, même...

- On se retrouve prochainement pour parler de tout autre chose... Amis de la Crevette Domestique, à la prochaine !

- 'Lut !

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24 janvier 2016

La lesson de vocabulaire

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- "Les chauves-souris émettent des ultrazons."

- On dit "ultrasons", ma chérie

- Ben non. 

- Ben si.

- Ben ça se peut pas...

- Mais c'est quand même comme ça qu'on dit...

A son regard, je comprends qu'elle a un peu pitié de moi. J'ai quitté le CE1 depuis trop longtemps. Je ne me souviens plus des bases. En bonne samaritaine, elle est prête à me les rappeler.

- Si c'était "son", il faudrait deux "s".

Elle hausse les épaules, manière de dire "t'es un peu concon mais je t'aime bien quand même". De mon côté, je reste calme, diplomate. Le français est une langue remplie d'exceptions prêtes à nous sauter à la figure.

Alors avant que ça n'explose, je respire un grand coup et commence à démêler les fils.

- Alors... C'est vrai... Tu as raison... Ce que tu dis n'est pas faux..

Rassurer le fil bleu.

- Mais en fait, c'est faux.

Pour mieux couper le fil bleu.

- Parce que tu vois, dans le français...

- Mais papa, vraiment....

Elle roule des yeux. A croire qu'elle a fait l'école Paris Hilton de dramaturgie.

- ... tout le monde sait qu'un seul "s", ça fait "z".

- Oui, tout le monde sait mais...

- Donc, c'est bien ce que je te dis, on dit "ultrazon" !

Je tâte la clé autour de mon coup. Vu son ton, j'hésite à l'utiliser.

- Tu dis pas "un bisson". Et tu ne fais pas des "bissous". Et tu n'es pas un "imbézile"...

Elle me cherche. Je le sens bien. Elle me cherche. Je détâche ma clé, l'a tiens en main au cas où...

- On ne dit pas "bisson" mais on dit "ultrason". C'est comme ça, c'est con, mais c'est la règle.

- Quand on est un adulte, on ne dit pas de gros mot, s'il te plaît...

Je sers fort la clé dans ma main, essayant de ne pas perdre mon calme.

- C'est... débile... mais c'est la règle.

Regard noir.

- Idiot ?

Regard méprisant.

- Bête ?

Regard condescendant.

- Mais c'est comme ça...

Elle tourne sur sa chaise, je ne mérite plus son regard.

- C'est comme ça pour toi, mais à l'école...

Je la retourne vers moi, qu'elle me fasse face.

 

- C'est comme ça partout. Un point, c'est tout.

- Partout, si tu veux.... 

Voilà, j'ai gagné la partie, plus besoin d'utiliser la clé.

- Mais à l'école, c'est différent.

Je n'ai plus le choix, je tourne la clé.

- Et nous, on apprend à lire TOUTE la journée...

J'ouvre la boîte.

-  Alors que toi, t'apprends plus rien à ton travail...

J'active le code secret.

- C'est pour ça, tu peux plus savoir.

Elle me tire la joue tandis que j'approche ma main du bouton rouge.

- Parce que franchement, faut être débile pour dire ultrasons quand il y a un qu'un "s".

Elle ne me laisse pas le choix.

- NON MAIS TU SAIS A QUI TU PARLES ?! SI JE TE DIS QUE C'EST UNE EXCEPTION, C'EST PARCE QUE C'EST UNE PUTAIN D'EXCEPTION !!!  ET LE FRANCAIS, JE LE PRATIQUE DEPUIS PLUS LONGTEMPS QUE TOI, MERDE ! ALORS C'EST PAS UNE GAMINE QUI... Ben... Où tu vas ?!

- Je te laisse, toi et ta colère...

- Mais, j'ai pas fin...

- Ce n'est pas en hurlant qu'on devient plus intelligent...

Je... Je n'ai pas de réponse. Je pensais avoir déclenché les hostililités atomiques, m'attendant à la retrouver à terre, sonnée, prête à découvrir les règles et les exceptions de la langue française. Au lieu de ça...

- Et ta grossièreté, pardon, hein... Mais franchement...

A son regard, je comprends "Ce n'est pas digne de toi".

- Alors, je te laisse, cinq minutes. Et je reviendrais quand tu seras calmé. D'accord ?

Je rêve où elle me fait la leçon ?

- Ben... je...

Elle soupire un peu pour la forme, roule des yeux avant de me fixer droit. Son regard pèse lourd. Je n'ai plus le choix.

- D'accord...

- Bien... J'espère que ça t'apprendra la zagesse.

- la Sag...

 

Pas la peine de continuer, elle est déjà partie.

J'ai comme l'impression qu'elle m'a punie.

Encore un peu et je finissais au coin pour mauvaise conduite et écart de langage.

ça me surprend toujours mais elle a cette qualité que je n'ai pas. 

Non pas la patience.

Mais simplement l'autorité.

 

 

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31 décembre 2015

La parenthèse numérique

Subway

J'en ai encore croisé une hier.

Une vieille dame qui jouait avec son téléphone, tout droit sorti du début du siècle.

Les autres passagers ont fait mine de regarder ailleurs mais elle était le centre d'attention du wagon.

ça a duré quelques secondes, le temps de regarder son écran noir, de jouer avec le reflet, de vérifier que le réseau n'était pas revenu. Depuis le temps, c'était devenu un tic dont les enfants se moquaient. Ces petits vieux avec leurs technologies, toujours à espérer que ça remarche. Finalement, elle a levé un oeil vers nous. Nous avons lâchement détourné le regard. Elle a soupiré pour la forme, nous a insulté dans sa barbe, avant de ranger son jouet et de perdre son regard dans le noir du tunnel. Comme à chaque fois, c'était touchant et pathétique. Elle s'est mise à renifler, je crois même qu'elle pleurait en silence, certainement en se rappelant son époque où le monde était connecté, où le wagon entier avait le regard perdu entre ses mains, envoyant un message, jouant à faire tomber des briques ou regardant une série, chacun le nez sur son écran.

Peut-être a t'on su ce qu'il s'était passé. Quand j'était petit, tout le monde avait sa théorie : pour certains, c'était l'oeuvre des terroristes. Pour d'autres, c'était une conséquence de l'état d''urgence. Pour les plus délirants, c'était un coup des extraterrestres. Les soirées tournaient presque toujours autour de ce thème, de la disparition du réseau. Comme personne ne pouvait prouver ce qu'il annonçait, ça se terminait souvent en engueulade. Quand les adultes en venaient aux mains, ça ne durait pas bien longtemps. On nous changeait rapidement de pièce pour ne pas assister à ce spectacle. Nous collions nos oreilles contre la porte pour en profiter un peu.

Les adultes fondaient en larmes, se faisaient mille excuses, mettaient ça sur le coup du stress, sur tout ce qu'ils avaient perdu. Venaient ensuite les grandes déclarations, "les seuls amis qui restent", les vrais, ceux dont ils avaient encore des nouvelles et qu'ils ne voulaient surtout pas perdre de vue. Les autres étaient effacés depuis que le réseau avait disparu.

Quand ils essayaient de nous en parler, les adultes expliquaient qu'ils se sentaient abandonnés. Pourtant, rien n'avait vraiment changé. Il n'y avait pas eu de guerre, pas plus d'attentat que d'habitude. Et aucun vaisseau ne nous avait attaqué. Les gens continuaient à prendre le métro, à aller au travail. Simplement, ils avaient naïvement cru que le réseau serait infini, qu'il seraient toujours plus performant, qu'il irait toujours plus vite. Personne n'avait jamais pensé qu'il s'arrêterait d'un coup.

J'ai un vague souvenir des premiers jours sans réseau. Les usagers avaient l'air perdu, ne sachant plus où poser leur regard de peur de croiser celui du voisin. Certains ont ressorti leurs livres, d'autres ont déplié leurs journaux, le plus discrètement possible afin de ne pas déranger. Mais c'était inutile. Tout le monde était attiré par les informations. D'autres ressortaient leur écran, un peu honteux, afin de vérifier que rien n'avait changé.

"Vous y croyez, vous, à ce qui est écrit ?!" Au fur et à mesure, les voyages ont commencé à s'animer. "Ne me dites pas que vous lisez cette merde. Y a pas mieux pour vous faire croire que tout va bien !". Comme pour les soirées, les transports pouvaient rapidement déraper. "Quelle genre de connard il faut être pour lire ce genre de conneries ?". Parfois, les gens se mettaient dessus. On était obligé de les séparer. Je me souviens encore, j'adorais les jours qui suivaient, quand ceux qui s'étaient battus la veille se retrouvaient quelques jours plus tard, obligés de reprendre chaque jour le même train pour aller travailler.

Il y en avait deux, notamment. Dans mon souuvenir, ils se sont méchamment mis dessus. Pendant une grosse semaine, on ne les a pas revu. Et puis, ils sont revenus. La première fois, ils ont fait mine de s'éviter. Mais à force, ils n'ont pas eu d'autre choix que de se parler. Le plus petit des deux s'est moqué de la cicatrice de l'autre. ça aurait du déraper. Pourtant, ce dernier s''est mis à rire, d'un rire communicatif. On a bien tenté de se retenir mais non, tout le wagon était pris d'un fou rire. Les deux hommes ont fini par pleurer. Ils se sont tombés dans les bras. De ce que j'en sais, ils sont devenus inséparables.

La vieille dame s'est levée. Par réflexe, elle a tâté son appareil.

Ma grand-mère parlait du réseau avec des étoiles dans les yeux. Le savoir était à portée de main, tout le monde communiquait, on recevait des messages du bout du monde. J'imagine ça comme un super pouvoir. Ils avaient tout ce qu'il fallait pour changer le monde. Au lieu de ça, ils photographiaient des gâteaux, ils exposaient leurs journaux intimes, ils s'envoyaient des blagues sur les impôts.  Ils auraient pu faire de grandes choses. Mais ils étaient trop occupés. Quand je demandais "par quoi", ma grand-mère haussait les épaules. Elle ne savait pas.

Une dernière fois, la veille dame a regardé son portable. Elle a eu l'air surprise.

"Il est revenu ?".

Personne n'a voulu la regarder.

"Le réseau ! Il est revenu !"

Nous étions tous un peu gênés.

"Vous m'entendez, bande de cons ?! Il est revenu !".

Nous avons fait comme si de rien n'était.

Finalement, elle s'est arrêtée, déçue de voir notre manque d'enthousiasme.

Les portes se sont ouvertes, elle est descendue, le dos courbé, fatiguée.

Le réseau était peut-être revenu.

Mais franchement, qui s'en soucie ? 

De toute façon, à part les vieux, personne ne pouvait le vérifier...

 

Posté par Ranx2 à 13:21 - Commentaires [2] - Permalien [#]

28 décembre 2015

Le réveil virile de la force

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- Amis de la Crevette, bonjour !

- 'Lut !

- Je suis Jim et voici mon ami Fred !

- 'Chanté !

- Si nous sommes là aujourd"hui, c'est pour vous partager avec vous un produit miracle qui va particulièrement parler à tous les adeptes de la Guerre des Etoiles...

- C'est plutôt "les Guerres de l'Etoile", Jim...

- Et par là, je ne parle pas des petits jeunots qui vont découvrir la fabuleuse histoire de la dernière trilogie dont le premier volet met un bon fiste à la dernière trilogie qui était la première avant celle des les années 70...

- ... parce que techniquement, c'est plutôt de l'Etoile Noire dont on parle...

- D'aucun préfère parler de préquelle mais c'est une tambouille de conneries et on ne va pas se prendre la tête avec ce genre de détails sans quoi on va passer la nuit à disserter sur un monde qui n'existe pas.

- ... ce qui explique que la nouvelle Etoile soit plus grosse...

- Parce que pour l'ordre, merci hein, mais personne comprend rien !

- ... Et si on reste logique, au tout début, ils auraient dû se battre contre un caillou menaçant de la taille d'un melon...

- Mais tout ça, c'est politique et compagnie et on sait bien où ça va et qui en profite. Alors à un moment, il faut savoir dire stop !

- Si la menace était un parallélépipède rectangle, le titre aurait été bien différent.

- Tout cela, c'est bien beau mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui. Car oui, les puristes l'ont bien remarqué, la Force a quelque peu perdu de sa superbe. On se souvient qu'avant, c'était la fête du sabre, et vas-y que je folâtre dans les bois avec les autochtones poilus, et je te parle même pas des soirées SM en compagnie de grands chauves baveux...

215855_718713899620_19909739_37081561_4820316_n-C'était une autre époque, Jim...

- Une époque où on testait des trucs, oui. Et j'aime autant te dire qu'on n'avait pas peur d'expérimenter sa sexualité !

Carkoon_pitParfois, on chopait des trucs mais au moins, c'était marrant !

- Alors bien sûr, aujourd'hui, les héros ont pris un coup de vieux et la force n'est plus aussi...disons... vigoureuse qu'avant. 

- Suffit de regarder son Wookie pour se rendre compte du problème...

- ça, il est moins... Enfin, il n'est plus...

- Disons pudiquement que le petit gars s'est tassé au fil des années...

Star_Warsça, c'est un wookie de gagnant ou je ne m'y connais pas !

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Aujoud'hui, votre Wookie a quand même perdu de sa superbe.

- Bientôt, il sera tout petit et pourra rejoindre ses copains de la forêt...

 

solo-ewok-captureCe n'est pas parce qu'on a un petit Woookie qu'on n'a pas d'imagination

 

- Alors, on va pas se mentir, ça pèse un peu sur votre couple...

- Disons que c'est une crise naturelle...

- Une crise qui fait chier, oui...

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- Sans compter qu'au final, on est vite remplacé par la technlogie...

537920Ce petit droïde est une vraie ode aux plaisirs solitaires. Et tant pis si ça dégoûte les jeunes !

- Avec tout ça, Jim, c'est la dépression assurée...

- Si on n'y fait pas gaffe, c'est sûr. Heureusement, à tout problème, il y a une solution.

- Comment ça, Jim. Tu veux dire qu'il existe un remède ?

- Et comment !

- Dis-moi en plus, Jim, je boues d'impatience...

- C'est bien simple, nos chercheurs ont mis leurs meilleurs experts au travail pour créer une substance chimique permettant à tous de redonner un rien de puissance à tous ceux qui ont un jour eu la force de se donner l'énergie d'avoir la vigueur de développer un rien de puissance....

masters-of-sex-102Alors bien entendu, ce n'est pas toujours une partie de rigolade

- Une sorte de Viagra, quoi ?

- Oui, c'est à peu près exactement ça... 

3199-1Vas-y, tu veux de la force, papy ?

- Et le pire, c'est que ça marche. On peut même dire que ça court !

- ça, plus personne ne peut vous arrêter...

 

548909- Autant vous le dire tout de suite, vous allez vous la donner comme un beau diable...

- C'est sûr, la force va bien se réveiller...

- Et c'est reparti pour les petits jeux coquins

finn-new-star-wars-teaser5-large- Et c'est reparti comme en carotte !

- Je crois que tu veux dire "comme en quarante", Jim...

- N'exagère pas, même bien remonté, ça fait quand même beaucoup...

- C'est une référence à l'histoire... Tu sais, les nazis, la guerre, la résistance...

- Entre nous, on s'en fout. Si tu veux de l'histoire, va voir les Bogdanoff.

- Je ne crois pas que ces deux frères soient vraiment...

- C'était Jim et Fred, pour la Crevette Domestique. En espérant avoir bien réveillé votre force !

- Faites attention quand même. Et surtout, protégez-vous !

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16 décembre 2015

Le roi de la punchline

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- Et sinon, ça va, tu t'ennuies pas trop ?

- Non, non, du tout. Je suis même bien occupé. Et je t'ai pas dit, je me suis mis au rap.

- Pardon ?

- J'écris des textes, je travaille mon style. ça me prend pas mal. Tu voudrais le lire ?

- Ben, tu sais, moi le rap... Enfin, j'aime bien mais je suis peut-être pas...

- Attends, je vais te le chanter.

- Franchement, je suis pas sûr d'être la bonne personne...

- Quand j'arrive dans la place, j'suis comme un Délicechoc,

Tout le monde voit mon biscuit et là, y a comme un choc.

Chuis comme le cascadeur parti sans mettre sa tenue chic,

D'toute façon, où que j'aille, je tombe toujours à pique...

Avec les autres rappeurs, je suis comme le Nutella,

Je les met tous à l'amande et je me tartine sous le bras !

Alors ?

- Alors... Alors... Ben, tu sais, dans le rap, y a deux écoles. Y a le old school et...

- Non mais vraiment, c'est bien ou pas.

- Ben, y a de la référence. Tu connais les marques de gâteaux. Et puis, c'est rythmé. 

- Et encore là, je te l'ai fait à l'impro.

- Mais j'ai pas compris. ça veut dire que tu te balades nu ?

- Oui... Enfin, c'est pour la rythmique...

- Mais dans la vraie vie, vraiment...

- Vraiment quoi ? T'as l'oreille musicale ? 

- Non mais ça rime, hein...

- Bien sûr que non, qu'est ce que tu crois.

- Non mais c'est juste pour l'info... Et sinon, tu comptes en faire quoi après ?

- Ben, un album.

- Je comprends pas...

- D'abord un single, bien sûr, je voudrais pas être trop gourmand. Mais bon, on va pas se mentir, y a une logique marketing derrière.

- Qui consiste ?

- Ben après le single, je balance un nouveau morceau. Chaque semaine, un petit featuring. Et à la fin, je sors l'album, je pars en tournée, je fais des bonnes rencontres, je tourne un petit clip sympa aux US et puis... ben... je viens me reposer. 

- T'as conscience que t'as pas le physique...

- Non mais le physique, ça, ça se travaille.

- Non mais même. Les rappeurs, ils ont vingt ans...

- Ouais bon, c'est pas la peine de me rappeler mon âge.

- Mais papa. T'es retraité. Tu vas pas te lancer dans le rap.

- Ben, c'est une carrière tardive... Je savais bien que tu dirais non. De toute façon, avec toi, on peut jamais rien faire. 

- C'est pas la peine d'inverser les rôles, non plus.

- Et tu sais quoi. J'ai même écrit un peu là dessus. Sur mon mal de vivre, mon manque de liberté. Si t'as deux minutes, je te le chante.

 

 

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26 novembre 2015

Prouve que tu existes

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Au début, il faisait comme tout le monde,  il envoyait des liens " afin de comprendre à quoi ressemblait le terrorisme", des analyses qui permettaient de "se faire un avis juste sur l'importance de la géopolitique dans le monde arabe" avant de nous inonder par des vidéos humoristiques  nous invitant à découvrir "une petite fille dont le père lui fait croire qu'il part faire le djihad (sa réaction n'a pas fini de vous étonner)".

Enfin, après quelques temps, Internet retrouvait un semblant de calme. Des articles de fond sur les chats sont revenus. La tension était retombée, on pouvait passer à autre chose. Mais pas lui.

Les articles n'allaient pas assez loin, sa pensée avait besoin d'autre chose et c'est là que les choses ont dérapé.

ça a commencé par des selfies en terrasse, la bière levée vers nous et cette accroche #Résistance. Tout le monde trouvait ça sympathique, tout le monde lui a signifié. Certains l'encourageait même, le traitant comme un héros.

"Un héros du quotidien, oui !" nous a t'il répondu, "j'emmerde les terroristes !". Plein de petits "j'aime" sont apparus. C'était bon enfant, rien à dire, on en avait besoin. 

Le  problème, c'est qu'il s'est senti pousser des ailes. Il fallait absolument qu'il nous montre que sa vie était pleine de dangers qu'il affrontait la tête haute. Des terrasses, nous sommes passés aux salles de concerts, mettant sa tête flashée devant le podium. Il a ensuite continué avec les cinémas, éclairant toute la salle pour prouver qu'il y était. Vinrent ensuite les escalators, les transports aux heures de pointe, la salle d'attente du docteur, la file d'attente de la poste pour le retrait d'un colis suspect (en fait, une commande La Redoute), l'achat d'une baguette à la boulangerie et d'autres encore, tellement médiocre que je les ai oublié.

L'autre problème, c'est sa taille. Il est petit. Et comme il est petit, il a des petits bras. Comme il a des petits bras, il n'a pas de recul. Sur chaque photo, c'est pratiquement sa barbe et son nez qui sont mis en scène. Et à chaque photo, les mêmes mots : "Même pas peur", "Héros un jour, héros toujours" et son magnifique "prends ça dans ta gueule, Al Quaïda de merde !".

Il fallait que ça s'arrête, il suffisait de lui en parler. C'est ce que nous fîmes le temps d'un déjeuner, forcément en terrasse malgré le froid glacial ("Comme ça au moins, on emmerde bien Daech !"). 

- Tu sais, tes photos, c'est bien, hein.... Mais à un moment donné, tu devrais penser...

- A les exposer ? C'est marrant, c'est exactement ce que je me suis dit. Faut montrer, tu vois, que les jeunes sachent . Sinon, les générations suivantes vont oublier... Et ça, ce serait dramatique.

- Mais tu crois vraiment que tes photos vont avoir un impact ? Je veux dire quel intérêt, et vraiment ne te vexe pas quand je te dis ça, de te voir en selfie à l'arrêt du bus ?

Il s'est reculé un peu pour mieux me regarder. Moi, le traitre.

- Non mais je comprends le concept, l'énergie, et honnêtement, tes premiers clichés nous ont fait du bien. Mais, par exemple, quand tu te filmes à la caisse du Lidl, tu crois vraiment que ça apporte quelque chose ? Je veux dire, tout le monde fait la file pour ses courses. Personne ne se prend en photo. A part toi.

- Si c'est ça que tu penses alors ils ont déjà gagné.

- Non mais c'est pas ce que je veux dire...

- Si je me prends en photo, c'est par courage, pour montrer les risques.

- Mais y a des pays en guerre et...

- Je vais là où il y a du monde, Je résiste au lieu d'avoir peur. Je pourrais me terrer, vivre reclus, ben non ! Tu vois, t'es comme le café près de chez moi. Tous les soirs, ils ferment leur porte, comme des lâches. Ils sont comme toi, ils sont morts de trouille !

- Euh, ton café a toujours fermé à sept heures. C'est pas de la peur ou quoi, c'est juste ses horaires. Tu comprends, tu transformes tout en courage alors que merde, faut avancer... C'est comme la dernière fois, la photo chez toi, la nuit là...

- Je venais de faire l'amour, j'étais dans un état euphorique, j'avais besoin de partager. ça te plait pas l'amour ?

- Mais... t'as pas de copine !

- Et alors... Pas besoin de... j'étais... euphorique... j'avais besoin... Et puis, j'ai le droit !

- Mais pourquoi nous le montrer ?! On t'a rien fait, nous ?

- C'est pas pour vous, c'est pour les terroristes !

- Mais t'as des terroristes dans tes amis ?!

- Ben... non.

- Alors, tu vois !

- Tu dis ça, c'est facile pour toi. T'es blanc, hétéro. Alors forcément, les privilèges.... Tu peux pas savoir dans quel monde on vit.

- Mais  on est de la même couleur ! Et puis quel est le rapport avec... 

- Tu joues le même jeu qu'eux. Tu voudrais que je m'écrase. Et ben tu peux aller te faire foutre ! Et s'il m'arrive quelque chose...

- Mais qu'est ce qu'y peut t"arriver, t'es jamais à Paris, tu vis à Brie-Comte-Robert !

- Et alors ?

- Et alors, tu crois sérieusement qu'ils vont se creuser le crâne pour faire un attentat dont on entendra à peine parler dans le soir 3 régional ?

- C'est possible. Tu crois quoi, il se passe des trucs... Parfois, y a même... Enfin...

- Non mais réfléchis. Tu vois Obama porter un tee-shirt "Je suis Bicomtois ?" ?

- Ben pourquoi pas ? Y a pas de raison... De toute façon, pour moi, c'est pareil, si on veut gagner, faut être sans concession. On lâche rien ! Et tant pis si ça les fait chier.

Je l'ai laissé continuer. Je ne savais pas quoi répondre. A un moment, j'avais loupé le coche. J'ai terminé le plus rapidement possible, Je m'attendais à ce qu'il me retire de ses amis. Il n'en a rien fait. Au lieu de ça, il m'a montré du doigt. J'étais devenu le nouvel ennemi, le bourgeois reclu mort de trouille qui évitait de sortir tous les soirs. Et tant pis s'il y a rien d'ouvert.

Heureusement, l'hiver est venu mettre un terme à tout ça. Trop de froid. Il est rentré chez lui.

Sa dernière photo était prise dans son salon, un selfie devant "Danse avec les stars" accompagné de ces mots : "on fait une pause mais on lâche rien".

Au moins j'étais tranquille jusqu'à l'automne. Ensuite la cigale retournerait chanter, se prendre en selfie tout l'été, espérant ne pas se retrouver fort dépourvue quand la bise serait venue.

 

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20 novembre 2015

Ministère du street-art

 

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ça fait une demi-heure que j'attends, assis dans cette grande salle blanche.

J'ai eu le loisir d'apprécier le morceau de mur de Berlin, posé sur un socle de briques, la toile de Speedy Graphito datant de ses premières créations, le portrait de Basquiat qui ne vous quitte pas des yeux et le petit Space Invaders, carrelé directement sur le mur.

Le fauteuil est si moelleux que je manque de m'endormir, bercé par la reprise jazzy de "Je lui ai mis la fièvre". Mais le grincement du parquet  m'annonce la venue d'un visiteur. Je me redresse, tente de reprendre contenance, me replongeant comme je peux dans ce magazine qui analyse les dernières tendances des arts urbains.

Le visiteur me dévisage comme si j'étais un intrus dans la pièce. Il attend que je me relève pour annoncer qu'un conseiller va enfin me recevoir.

Mes affaires rassemblées, je quitte le lieu, lui laissant le loisir de remarquer que je n'ai rien volé.

Après plusieurs couloirs, nous arrivons enfin. Trois petits coups, un "entrez", et me voilà introduit dans le bureau. En bon rebelle d'état, le conseiller fume sa cigarette à la fenêtre. Sa chemise fermée ne cache pas tout à fait son tatouage de serpent qui déborde de son cou. Finalement, il daigne me regarder, visiblement fatigué de me recevoir.

- Alors comme ça, on veut se lancer dans le street art...

Il jette le mégot d'une pichenette, crache sa dernière taf, brasse un peu d'air et ferme la fenêtre.

- Comme c'est original...

On dirait un gamin qui a peur de se faire attraper en train de fumer. Un gamin bedonnant d'une cinquantaine d'années.

- La vraie rebellion aujourd'hui s'est d'être exposé dans les musées... Enfin...

Il s'assoit lourdement, tend la main vers mon dossier qu'il parcourt en soupirant, déjà mort d'ennui.

- Moui... comme d'habitude...  je sais pas pourquoi on... pfff

- Si je peux me permettre...

A son regard, je comprends que non.

- Je crois que vous n'avez pas bien compris ce que c'est, le street-art.

- Pardon, je...

- Vos jolis dessins, c'est sympa comme papier peint mais ce n'est pas avec ça que vous allez conquérir la ville.

- C'est parce que je voulais...

- Je suis sûr que votre vieille tata est ravie de voir que vous savez dessiner. Peut-être même qu'elle a pris une photo de vous en sachant que vous venez au ministère. Si ça se trouve, vous êtes la star dans son cercle d'amis... Mais croyez-moi, le reste du monde se contrefout de vos créations cuculaprales.

Je digère le compliment. Certes, il y a une forme de naïveté dans mes esquisses. Mais j'ai envie de redonner un peu de chaleur à la ville, un peu d'espoir aussi.

- C'est encore plus tartignole que des petits chats de calendrier. C'est mignon et c'est con à la fois. Voyez ce que je veux dire ?

Pris au dépourvu, je confirme toutefois d'un mouvement de tête.

- Le street art, c'est pas ça, c'est pas juste pour faire joli. On est là pour interroger, pour cultiver, pour interpeler. Que les gens comme vous se sentent moins cons quand ils passent devant. Ce que vous me proposez là, je peux même pas le mettre devant les écoles. ça pue la bêtise, c'est con comme tout. Non, c'est non.

Il repousse mon book avec mépris. Je prends sur moi, je range mon dossier en essayant de ne pas craquer.

- Nous, ce qu'on fait, c'est de résistance. Vous entendez : de la résistance. On résiste aux idiots comme vous qui veulent peinturlurer les murs avec leurs jolis couleurs.

- Moi je veux simplement offrir...

- Mais putain, qui parle d'offrir ?!

- Mais c'est pour les gens...

Je lui aurai craché à la gueule qu'il ne m'aurait pas lancé un autre regard.

- Les gens, ça n'existe pas.... Les habitants, à la limite. Les citoyens, certainement. Votre truc là, vous le faites dans votre chambre et vous ne touchez pas à la ville.

- Et si je le faisais quand même... Sans rien demander  ?

L'idée semble l'amuser. Il se lève et pose sa masse devant moi.

- Vous les artistes, vous croyez toujours que la ville vous appartient. Alors, je dis pas, c'est romantique de se croire dans les années 90. On taggue les murs à l'arrache, on s'approprie les bâtiments, on se la joue gangsta. Moi-même, quand j'étais jeune, j'en ai couvert des surfaces. Comme disent les poètes : "Certains étaient là pour exprimer un cri. D'autres comme moi, juste par appétit". Mais c'est fini tout ça. Faut se réveiller. Aujourd'hui, on vous délivre un accord, on peut même vous allouer un budget et vous dessiner dans les clous. C'est clair ?

- Non mais...

- Et s'il vous prenait l'envie de jouer aux cons avec nous, il y a suffisamment de caméras pour savoir où, comment et quand vous êtes venus saloper notre ville. Vous n'aurez même pas fini votre tag qu'on vous aura déjà coffré. Vous n'aurez même pas eu vos deux secondes de notoriété. 

Il s'est levé, il a ouvert la fenêtre pour s'en griller une, le temps que je débarrasse la pièce.

- Si vous voulez polluer un espace, Internet est là pour ça. C'est pas la place qui manque.

J'ai longé le couloir, croisé mon guide qui amenait la prochaine victime.

En arrivant dehors, je me suis demandé : c'était comment cette époque, quand nos parents parlaient de liberté ?

   

Posté par Ranx2 à 15:04 - Commentaires [4] - Permalien [#]

17 novembre 2015

Comment parler du terrorisme à votre chat ?

 

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Les jours ont passés et la vie reprend peu à peu.

Vous avez rassuré vos amis, discuté avec votre famille, consolé les proches, philosophé avec vos voisins pour savoir si c'était pas "Dieu possible, un truc pareil". Même les enfants ont eu leur moment à eux pour comprendre ce qui s'est joué quelques jours plus tôt.

Reste l'éternel oublié, celui que l'on regarde à peine sauf quand on trébuche dessus : votre chat.

Véritable témoin de la vie quotidienne, il vous sent différent, stressé, la larme souvent retenue alors même qu'il n'y a rien de particulièrement triste (son bol est rempli, quelques croquettes trainent encore pour la faim). Il sent bien que vous le rejetez lorsqu'il vient quémander une caresse. Ou que vous simulez mal l'affection. Et ça, votre chat ne le comprend pas. Il est donc temps pour vous d'aborder le sujet avec lui, de lui faire comprendre ce qui a changé. Car votre chat ne sait rien. Il est comme la blanche colombe qui vient de naitre. Mais en chat.

Pourtant, s'il y en a bien un qui passe des heures à regarder la télévision, c'est lui. Même s'il s'endort souvent devant, BFM est sa première source d'information. Votre chat est incollable sur les débats. Les antis, les pros, les incertains n'ont plus de secret pour lui. Il pourrait même vous donner quelques tuyaux concernants les dernières films si jamais vous aviez l'idée de vous rendre au cinéma et de lui demander ce qu'il fallait voir.

Oui, votre chat sait tout. Il voit la poussière s'accumuler sous les meubles. Il repère les araignées qui courent sur votre plancher. Et il sait ce que vous faites dans votre chambre, quand bien même vous ne l'avez pas invité. Avec sa télé allumée, c'est une vraie concierge d'appartement qui a pourtant un handicap : il ne saisit pas l'actualité.

Il suffit de le regarder se lécher consciencieusement l'arrière-train au moment des infos pour comprendre la vérité toute crue : votre chat est dans le déni.

Une position qui, si elle est rassurante les premiers jours, peut avoir des conséquences dramatiques dans les semaines à venir. Il est donc venu le moment de lui parler d'homme à chat, de lui faire comprendre la complexité du monde, ne serait-ce que pour l'envisager ensemble, homme et félin, en regardant dans la même direction.

Vous pouvez commencer par lui expliquer que les extrêmistes ont la haine de la musique. Pour cela, munissez vous de votre aspirateur, et appuyez sur la touche ON chaque fois que vous parlez du rock. Votre chat va rapidement comprendre qu'il n'est pas non plus mélomane. 

Pour parler des attaques, attendez sa sieste. Muni d'un sac en papier préalablement gonflé, vous l'exploserez sous ses oreilles. En panique, il partira se réfugier le plus loin possible de votre compagnie. Bien entendu, c'est cruel, mais il cerne enfin ce qui est en train de se passer dans le monde. 

Enfin, profitez de votre état émotionnel pour lui expliquer que vous n'avez plus l'énergie pour changer sa litière. Si votre chat est un peu malin, il s'occupera lui-même de ses besoins. Peut-être même vous fera t'il le plaisir de préparer le repas (à base de foie pour chats stérilisés) et enchainera sur une partie de foot virtuelle, vous laissant même lui mettre la pâté pour vous donner un peu de réconfort. 

Les jours vont passés, la vie va reprendre peu à peu jusqu'au moment où vous aurez un choc.

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Oui, votre chat, celui qui bouffe de la télé 24/24 a succombé aux charmes de la réclame. Il s'est offert en douce, et peut-être même avec votre argent, son propre calendrier de l'Avent.

Un nouveau coup dur, certes.

Mais un coup que vous saurez surmonter, surtout quand il vous expliquera le pourquoi du comment (grâce à notre superbe article "comment expliquer le calendrier de l'avent à votre maître").

Et vous pourrez, main dans la patte, affronter les prochains périples de l'année 2016 (qu'on souhaite d'avance bien meilleure).

 

PS: Merci à tous pour le partage. Si ça vous redonne le sourire, ne serait-ce qu'un instant, ça me fait plaisir.

Posté par Ranx2 à 13:43 - Commentaires [47] - Permalien [#]

10 septembre 2015

Castagnes à Manhattan (A Woody Allen / Marvel Film)

Selon la rumeur, Disney-Marvel-Lucasfilm serait sur le point de signer avec Woody Allen afin qu'il réalise leur prochain film de super-héros. D'après le réalisateur, il s'agirait d'une refonte de la saga "Avengers" destinée à un public plus âgés, les quinquagénaires fans des comics américains, capables de conserver leurs vieilles revues illustrées dans leur emballage d'origine. "Les seuls qui se déplacent au cinéma et qui achètent le film pour l'exposer dans leur vidéothèque" a précisé son producteur. 

Après la réussite du Batman de Christopher Nolan et du Thor de Kenneth Branagh, c'est une nouvelle tentative des studios hollywoodiens pour réconcilier des auteurs sensibles et pointus avec les héros issus de l'imaginaire populaire américain. D'après Woody Allen, l'histoire s'affranchira quelques peu des codes mis en place dans les précédents épisodes.

En exclusivité, voici les grandes lignes de cet excitant projet ! 

"Avant même sa naissance, John est un enfant perturbé par sa mère qui écoute du Wagner durant toute sa grossesse. Son père est absent. Sa mère ne se rappelle même plus de son nom. A peine se souvient-elle qu'elle a fait un bébé.

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Dés son plus jeune âge, elle prend en charge son éducation. Elle compte lui offrir une destinée capable de rendre jaloux les Rosenweil qui tiennent la boulangerie du quartier. A quatre ans, John avait déjà eu quelques cours d'équitation à domicile à son actif. Et comme un corps bien fait ne suffit pas, il dut lire Sun Tsu en hébreu et l'intégrale de Guerre et Paix en papier bible. La musique, elle, ne changeait pas. A dix huit ans, le petit John se sent près à envahir le monde !

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Malheureusement, son ambition est rapidement stoppée le jour où il découvre en même temps, les femmes et la psychanalyse.

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Il se rend aussi compte qu'il n'est pas le seul sur le marché de la domination. Et que son physique peu développé ne lui permet pas de répondre par la violence, sa mère lui ayant ardemment défendu la pratique du sport, à cause de son asthme domestique.

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Sa confidente, Lila Obrowski, une camarade de classe rencontrée en cours de littérature danoise durant la crise de 1929, devient son premier flirt érotico-platonique. Ce qui ensoleille sa dernière journée d'homme sur terre... 

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Car, comme il se dit dans la ville du crime "il était au mauvais endroit, au mauvais moment". Il tente d'empêcher un hold-up en cours en expliquant que la violence ne résoud en rien les angoisses nocturnes liées au désir érotique. Une quinzaine d'impact sont retrouvées sur son corps. "Mon docteur m'avait interdit les balles" sont ses derniers mots.

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Quelques jours plus tard, sans qu'aucun expert ne puisse jamais l'expliquer, John se réveille guéri de ses blessures. Par un message caché dans le double fond de son juste au corps, il apprend que son père n'est pas le lâche et l'incompétent que sa mère lui a souvent décrit. Au contraire, c'était l'homme que tout New-York adulait, le super justicier invincible qui volait parfois au dessus des gratte-ciels. Comprenant qu'il partageait avec lui, un sang venu d'un autre monde, John a alors une révélation : il est un demi-dieu (mais un demi-dieu pas très beau quand même). 

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Les premières années, il en profite un peu. Mais, même s'il tente plusieurs jeux, ses angoisses existensialistes prennent le pas sur ses relations sentimentales. 

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Après quelques années d'analyse, il prend conscience qu'il ne peut pas être le jouet de toutes les femmes et que son pouvoir implique de... s'impliquer. Plus. Il devient alors "l'Implicateur". Parce qu'il s'implique. Plus. Et parce qu'il a de grandes responsabilités. Parce que... (mais ça, tout le monde s'en fout). Son premier devoir est de briser le coeur de sa mère en quittant le giron familial pour s'installer à l'étage du dessous. 

woody-allen-set-for-paris-manhattan-53141-470-75L'implicateur, visitant sa première base secrète avec son agent immobilier

Caché dans le deuxième sous sol de sa chambre à coucher, il aménage une pièce secrète où il s'entraine du mieux qu'il peut. Après deux jours de remise en forme intensive, il est prêt à faire régner l'ordre et la justice. 

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Le niveau est tout juste pour battre son adversaire, vaincu par une embollie pulmonaire durant une course mortelle. John revoit son plan. Il casse son PEL et monte une équipe de justiciers réputés dans tout Manhattan.

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Le premier d'entre eux est Serge Magnéto, le seul héros à posséder le permis de conduire. Pratique pour fuir en toute circonstance. 

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Le second, Fourmi Man, est plus discret. A noter qu'il est végétarien, cela afin de répondre à la politique de diversité, si chère au studio. "Il s'agit aussi d'inciter le public vegan à acheter nos produits lors de leur commercialisation dans les enseigne "Terre et Fruits"", précise le producteur. "Avec ça, le spin off et le reboot, on va en faire une icone de la lutte anticarniste."

Le troisième n'est autre que son demi-frère jumeau qui, à sa différence, assurait comme un beau diable avec le sexe opposé.

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En génie de l'armement, il se construit une arme classe et sexy qui ne laissera aucun membre de l'équipe insensible.

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Viennent ensuite la Veuve Noire, une aristocrate russe préférant le libéralisme américain à l'hégémonie soviétique  

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L'incroyable Gorille de Brooklyn

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Oui, c'est une réut, mais je vous emmerde !

Et enfin MaldansapeauMan, un héros extrêmement timide qui illustre involontairement les angoisses de John avec les femmes.

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Ensemble, ils parcourent les galeries d'art et les bibliothèques pour bien cerner la personnalité du plus grand méchant que la terre n'ai jamais connu : Bergman et ses menaçantes fraises sauvages.

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Dans un final dantesque, mais à budget réduit, John et son équipe sauvent le monde, et New-York, en empêchant le développement d'un virus qui oblige ses victimes à ne plus parler qu'en suédois.

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John va t'il refermer la brêche qui court jusqu'au Stockholm ?

Reçu en héros à la maison, John fait le tour de son quartier quand il tombe sur son amie d'enfance. Il est un surhomme, elle a repris ses études d'art. Ils sont fait pour s'entendre. 

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Après une nuit passée à philosopher sur l'architecture newyorkaise, John ose enfin bégayer quelques mots : "Je voudrais juste savoir... Et si tu me dis que tu es contre, je comprendrais. Je suis contre moi-même mais pour toi, je peux faire une exception. On est de vieux amis, on se connait un peu et puis... Tu voudrais pas coucher avec moi ??".

Elle lui répond énigmatiquement : "La Di Da !"

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Ne manquez pas, dans le prochain épisode, John apprend qu'il est le fils du boulanger et affronte sa plus grande angoisse : sa mère !

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Posté par Ranx2 à 21:05 - Commentaires [0] - Permalien [#]