crevette domestique

12 décembre 2017

Boire et conduire

 

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Je m'approche de la vitre. Le type ne fait même pas semblant d'avoir peur de moi.

- Bonjour monsieur, gendarmerie, vous pourriez sortir de votre véhicule s'il vous plaît ?

Vu son air, je ne suis même pas sûr qu'il ait compris ce que je viens de lui dire.

- Qu'essce q'vous m'voulez ?

- Ben, rien, je suis de la gendarmerie, pourriez-vous s'il vous plaît, sortir de votre véhicule ?

Il tente de lever les yeux vers moi mais ça lui demande trop d'efforts. Autant que de retirer sa ceinture sur laquelle il s'énerve une bonne minute. Finalement, il ouvre sa porte, pose un pied par terre et manque de s'écrouler en avant.

C'est mon quinzième cette année.

La première fois, on m'a vomi dessus. La fois suivante, c'est une masse qui s'est écroulée sur moi.

Je me suis même retrouvé au milieu d'un couple, trop occupé à s'entretuer pour comprendre que c'était moi qu'ils martyrisaient.

Les collègues m'ont finalement appris à anticiper les gestes, à esquiver les gens bourrés, à prendre sur moi en cas d'accident.

"De toute façon, on ne sert plus à rien alors autant faire profil bas".

C'est leur philosophie, pas la mienne. Moi, je sais pourquoi j'ai été engagé. Je suis là pour me faire respecter.

Et pour remettre des types droits.

Comme lui.

Si il ne meurt pas au volant, ce sera peut-être grâce à moi.

En attendant, je lui tend un ballon, ce qui réveille en lui un vieux réflexe de méfiance.

- Qu'essce vous voulez qu'j'en fasse ?

- Je vais vous demander de bien vouloir souffler.... 

- Pouquoi vous voulez que souff' ?

- Il suffit de vous regarder :  vous sentez l'alcool à plein nez. Vous n'êtes pas en état de conduire. Vous tenez à peine sur vos jambes. J'aimerais déterminer la dose ingurgitée...

- Alors là, j'comprends pas...

- Y a pas à comprendre. Vous soufflez. Point.

Tout ça a l'air de bien l'amuser.  A son regard, je suis un pauvre type qui vient d'une autre planète.

- Et ben d'accord. J'vais souffler.... Z'êtes prêt ?

Il ne me lâche pas du regard. Comme si ce ballon, c'était pour moi.

- Et voilà, ton p'tit ballon...

J'aurais aimé avoir un gagnant. Malheureusement, ce type n'arrive qu'à la quinzième place.

Il n'a pas bu tant que ça. Simplement, il ne tient pas l'alcool. 

- J'peux y aller maintenant ?

- Vous savez qu'il est dangereux de conduire en état d'ivresse ? Vous savez que l'alcool altère vos réflexes...

Ce regard, ils l'ont tous. Ce petit "j'écoute ton sermon comme un petit garçon mais après, je retourne me torcher comme un homme". Lui rajoute des "oui, oui" pour que j'accélère. Un petit "je sais" histoire que je la boucle plus vite.

S'il y a bien quelque chose qui le saoule, c'est mon discours.

- ... Et sans compter cela, l'alcool c'est mauvais pour la santé...

- Clair comme de l'eau de roche...

- Vous le savez, oui ?

- Oui....  Je peux y aller maintenant ?  

Je pourrais le retenir. Je pourrais même le ramener au poste, le temps qu'il cuve. Mais je sais déjà ce que mes collègues diront.

- Sincèrement....

- Mais vous avez compris, hein ?

- Touuuut compris....

Il n'attend même pas que je termine.

- Bon allez, à la revoyure...

Je le regarde tourner au coin de la route.

Une chance sur deux pour qu'il ne tienne pas jusqu'à la fin de son trajet.

Je vérifie une dernière fois son niveau d'alcool.

Je le jetterai dans la prochaine poubelle.

Finalement, mes collègues ont raison : depuis que les ivrognes conduisent des voitures autonomes, on ne sert vraiment plus à rien.

 

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08 décembre 2017

La dictée

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- Silence ou je coupe le wifi...

Depuis le temps que la maitresse utilise cette menace, plus personne ne la croit.

De toute façon, en début de cours, on est encore dans notre jeu. Ceux qui construisent des défenses en veulent à ceux qui ont détruit leurs bâtiments tandis que d'autres rajoutent un dernier noeud sur la tête de leur chiot.

- Allez, on ferme les applis. Le cours va reprendre. 

Tout le monde éteint son jeu.

- On va faire une petite dictée...

Tout le monde obéit.

 - Et s'il vous plait, on retire la correction automatique....

Sauf moi.

 - Oui ?

- Maitresse, ma tablette s'allume pas... 

- J'imagine que tu y as fait très attention...

C'est vrai que je suis un peu brusque. Je l'ai fait tomber des tas de fois. Mais jusqu'ici, elle a plutôt résisté. Alors que là, c'est le noir total.

- Tu as essayé de la rebrancher ?

Autour de moi, ça chuchote, ça rigole, ça se moque. Je suis désigné comme la prochaine victime de la maitresse. En partant de moi elle va nous dire qu'on ne fait pas attention à nos affaires, que les fournitures coûtent trop chers, qu'on est des enfants gâtés, qu'on ne mérite pas son enseignement, qu'on n'a pas idée de la valeur des choses et qu'une journée à l'usine avec des camarades moins bien lottis que nous nous remettraient les idées en place.

En attendant, c'est pas ma faute. ça marche pas, un point c'est tout.

- Bon... Viens au bureau...

Je m'approche. 

- Ouvre le tiroir de droite. La clé du milieu, c'est celle de la remise. A ta gauche, en entrant, il y aura une pile de cahiers, tu en prends un. Tu... Attends, j'ai un double appel... 

La maitresse disparait.

On attend tous sagement.

Mais au bout d'un moment, certains ne tiennent plus. Ils se lèvent, font les clowns devant la caméra. C'est un jeu drôlement dangereux. Si la maitresse les chope en train de faire la grimace, c'est la punition directe avec un mail à leurs parents. 

Plutôt que d'attendre, autant aller à la remise.

Un vrai musée de l'école. C'est rempli d'objets qui ont servi un jour et qu'on a mis là pour ne pas s'en débarrasser. Une énorme carte de France avec les fleuves mis en évidence. Une équerre gigantesque accrochée à une paterre. Des tubes de colles. Des trousses, des gommes. Et même une vieillle ardoise et des craies multicolores.

Je repère la pile de cahiers, j'en prend un. Je vérifie qu'un rat ne s'est pas fait les dents dessus et repart avec. 

- ... Et croyez-moi, vous n'avez pas envie que je vienne en direct vous donner cours...Vraiment !

J'essaie de remettre la clé en silence pendant que les autres se font sermonner. 

- Tu as trouvé ?

- Euh oui... J'ai...

Je lui montre le cahier.

- Et tu as pris un stylo, bien sûr...

Je savais que j'avais oublié un truc.

- Bon, ben, on t'attends...

Lorsque je reviens, tout le monde est prêt à écouter la dictée. La maitresse, elle, est concentrée sur son téléphone.

- ça charge...

Leurs doigts sont prêts à taper sur leur clavier. Il n'y a que moi qui ait du mal avec mon bic.

- Qu'eeeeest ce qui se passe.... Je suis désolée, c'est plus long que prévu....

Si elle ne se dépêche pas, on va louper la récré.

- Boooon...

Elle se lève, s'éloigne de la caméra, va au bout de son salon vers sa bibliothèque. 

- On va faire ça à l'ancienne.

Le temps de trouver le bon livre, la sonnerie retentit.

- Maîtresse ?

- Oui ?

- On peut partir en récré ?

- Oui, oui... On fera la dictée plus tard...

Tout le monde se détend mais personne ne sort. Chacun retourne à ses chiots, à ses constructions. Je suis le seul à ne pas savoir quoi faire.

J'ai cru voir un ballon dans la remise. Si j'étais pas si pressé, je l'aurai pris avec moi. J'aurai joué un peu dans la cour. Peut-être même que les autres m'auraient rejoint. Maintenant c'est trop tard. Tout le monde est occupé, tout le monde est connecté.

Et moi, je ne sais pas quoi faire.

J’ai presque peur.

Peur de m’ennuyer.

 

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05 octobre 2017

Un bref instant sécuritaire

 

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C'était une très bonne soirée.

Maintenant qu'elle se termine, nous sommes tous sur le trottoir à attendre le Uber qu'un d'entre nous vient de commander.

On prolonge, on patiente, il devrait y en avoir pour... une seconde. Le véhicule arrive en panique et manque de nous renverser . Une voiture de police tout gyrophares dehors, vient se garer derrière lui.

Il y a cinq secondes, la rue était calme. D'un coup, c'est devenu 66 Minutes avec arrestation en direct.

Quitte à attendre un chauffeur, autant être au spectacle. Et là, clairement, on est aux premières loges.  

Deux policières s'approchent du véhicule. A l'intérieur, quatre personnes et un chien. Le chauffeur sort, oublie de mettre le frein à main. Comme la rue est en pente, sa voiture descent dangereusement, prête à emboutir l'avant du véhicule de police. Les deux policières ont le réflexe de retenir le véhicule, le temps que le chauffeur répare son oubli. A l'intérieur, personne n'a bougé, pas même le chien.

Le chauffeur revient, nerveux, bégayant des excuses.

- Heureusement qu'on était là pour le retenir, sinon...

Sinon, rien du tout, le chauffeur est déjà parti en courant, plantant ses amis, sa bagnole, son chien, ses clés et tout le reste sur le bas côté.

- Oh putain... Arrête-toi !

Elles ont eu une seconde de surprise mais maintenant les voilà parties, prêtes pour le jogging alourdi par leur ceinture, leur matraque, leur arme, leur menottes.

- Arrête-toi, putain !

Et elles disparaissent au coin de la rue.

La rue est redevenue calme.

Les passagers ne bougent tellement pas qu'on pourrait les croire en bois.

Même nous, on ose à peine parler.

On chuchote "il arrive dans combien de temps, ton chauffeur ?", histoire de meubler.

Et d'un coup, il sort à son tour, rangeant son téléphone, regardant autour de lui.

Par souci d'anonymat, appelons-le Pinot

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Pinot ne comprend pas. C'était un banal contrôle routier, il avait le temps de faire un Candy Crush et pourtant, ses collègues ont disparu.

Il fait mine de chercher, il est à deux doigts de regarder sous le véhicule, il regarde un peu partout et finalement, il ne trouve que nous.

Alors, embarrassé, il nous demande : "Elles sont où ?".

Il a tellement l'air perdu qu'on est obligé de lui faire le résumé des épisodes précédents.

"... et là, donc, elles courent après lui..."

- Pffff... Mais on vient à peine de commencer.

On sent que ça lui pèse lourd. Pinot aurait aimé un contrôle correct, bonjour, papier, soufflez dans le ballon, merci, au revoir, bonne soirée. Alors que là, c'est Julie Lescaut dès le commencement. Il avait pas prévu.

"Et puis, y a eux là"

Eux, ce sont les passagers qui jouent à chat statue. Pour le moment, personne n'a perdu.

"Je peux quand même pas les laisser..."

Dans son regard, on voit bien qu'il a le début d'une solution. Il nous les confie. Il reprend la course avec cinq bonnes minutes de retard. Il rattrape ses collègues. Il les dépasse. Il plaque le fugitif. Le temps de reprendre son souffle et il recommencera sa partie pépouze.

"Ouais, non, je... j'allais dire une connerie"

Pas la peine de développer, elle est sortie en pensée.

Il pousse un peu plus loin la réflexion, jusqu'à ce que ses collègues reviennent... seules. 

Seules mais vénères.

"Vot' copain là, il a oublié ses couilles sur le tableau de bord ! Ma parole, si je le retrouve, je lui fais payer, c't'enculé !"

Ce qui manque à cette rue, c'est un vendeur de popcorn.

"Il a filé ce connard, mais il ira pas loin"

Il ferait le tour du trottoir avec son panier.

"D'toute façon, il est à pieds, non ?"

Pinot a donné le maximum de sa réflexion. On sent que dans le trio, c'est lui, le cerveau de la bande. Un cerveau diesel, un cerveau qui met du temps à démarrer. Mais un cerveau qui vise toujours juste. Il donne l'orientation et ses collègues foncent. C'est bien simple, on ne pourrait pas s'en passer.

Et voilà que l'Uber arrive.

Juste quand ça commençait à être intéressant.

Notre amie monte, tout le monde repart dans ses quartiers, laissant le contrôle se poursuivre sans que personne n'ait encore bougé.

C'était une bonne soirée, conclue t'on en retournant dans nos appartement, tandis que d'autres policiers contrôlent des jeunes mendiants sur la place de l'Hotel de Ville, mais c'est quand même un poil sécuritaire comme endroit.

"Demain, on ramène des popcorns ?"

"Ok, sauf si on se fait contrôler".

Ne reste plus qu'à espérer tomber sur Pinot.

Avec lui, la ville peut dormir tranquille.

 

 

 

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02 août 2017

Ces destinations où je n'irai pas "avant de mourir"

"Ces cent lieux à voir avant de mourir", "Quinze lieux à explorer avant de mourir","Dix endroits à visiter avant de mourir". 

En cette période estivale, Internet me vend du rêve.

Des plages incroyables, des villes magnifiques, des dépaysements garantis.

Et à la fin : l'agonie, la douleur, la mort.

Autant dire que c'est le grand écart émotionnel façon Jean Claude Van Damme.

Alors, qu'il se dénonce :

Quel est l'esprit tordu qui, pour la première fois, s'est dit que cette formule était une bonne idée ? 

85243Copacabana, c'était trop cool, maintenant je peux crever à petit feu

 

Pour ma part, c'est comme si on me proposait de faire les meilleurs tables du monde avant d'être nourri par cathéter.

Ou qu'un ami me demande : "Quelle expérience sexuelle aimerais-tu vivre (avant qu'on ne te fasse une ablation des parties génitales) ?"

Qui a ce genre d'ami ?

Où les trouve t'on ?

Pourquoi les garde t'on ?

"Ce mariage sera le plus beau jour de ma vie avant que ma femme ne divorce, que je sois en dépression à discuter seul à moitié nu devant Hanouna en mangeant des croquettes foies-volailles".

Si l'un de mes amis avait cet état d'esprit, il est possible qu'il ne fasse pas long feu. Et c'est peut-être pour ça que je n'ai pas beaucoup d'amis.

Personnellement, j'apprécie la vie au jour le jour, je n'arrive pas à me projeter plus loin que le lendemain et, de toute façon, je n'arrive de toute façon pas à réfléchir comme ça :

"Ce fût une belle journée. On s'en souviendra quand on sera grabataires, que tu ne te souviendras plus de moi et que je serais paralysé dans un lit. J'aurais peut-être des escarres, mais au moins, moi, j'aurai des bons souvenirs".

Pour cette raison, je n'irai pas du tout visiter tous ces lieux merveilleux. C'est un caprice bête, mais si je peux, je veux bien rester en vie longtemps. Voire même, ne pas mourrir du tout. Si je ne bouge pas de chez moi, j'ai donc une chance de m'en sortir. 

Et il y a d'autres raisons :

"Quinze lieux à visiter avant de mourir (fauché)"

On ne le dit pas assez mais voyager coûte un peu d'argent. Pas beaucoup mais un peu. Pour bien voyager, il est donc utile d'avoir mis de côté, d'avoir son petit pécule, de faire des éconocroques (mon lectorat cible est le jeune des années 80). Je ne suis pas pauvre, loin de là, je peux faire golf comme Trump (enfin, du mini golf) mais je ne suis pas sûr de pouvoir m'offrir quinze lieux magnifiques d'un coup. Si je fais une simulation, et que je craque mon PEL, j'aurais peut-être la chance d'en visiter cinq.

Est-ce que je vais mourir pour autant ? Peut-être.

Aurais-je des regrets de ne pas avoir tout fait ? Certainement.

Est-ce que ça vaut la peine de se lancer si c'est pour n'en faire qu'un tiers ? Pas sûr. Tout le monde va me le reprocher. "Même pas capable de visiter quinze lieux avant de mourir, ce nul !". Moi-même, je ne suis pas sûr d'avoir encore une très bonne opinion de moi après ce fiasco. Dans le genre "je finis pas ce que je commence", ça se pose là. Et ça risque d'entamer ma confiance en moi. Et pour la fin de ma vie, ça manquera un peu de dignité.

Sans compter que je ne suis pas seul. Sur un coup de tête, je me suis marié, j'ai fait des enfants. autant dire que depuis quelques années, des liens se sont tissés entre nous. Je me vois donc mal laisser toute ma famille sur le carreau parce que je compte voyager à différents endroits avant de crever dans un hospice, ou dans la rue, parce qu'on vit qu'une fois tu vois, parce qu'elle est là la vraie vie, parce qu'il n'y a rien de mieux qu'une plage de sables fins pour profiter du moment présent (comparé à la salle d'attente de la CAF, c'est indiscutable).

Je n'ai plus quinze ans, l'argument "je fais ce que je veux parce que je peux crever demain" ne sera donc plus valable.

Je pourrais bien sûr tous les emmener avec moi mais ce serait un bordel sans nom, ne serait-ce qu'au niveau de l'organisation. Et comme je ne vois pas plus loin que le lendemain, on finirait par partir à pied, en oubliant la moitié des papiers, en revenant chez nous pour finir par s'écrouler sur le canapé familial parce que les voyages, ça crève tout le monde, autant se reposer tout de suite.

De toute façon, ça me coûterait plus cher que de partir seul. Et pour le coup, je ne suis même pas sûr de faire plus que deux destinations.

"Dix endroits magique à explorer avant de mourir (sur place)"

Imaginons que je décide quand même de partir. Le premier lieu sera éblouissant. Le second sera magnifique. Le troisième un petit peu moins merveilleux jusqu'au quatrième, où là....

Comme je ne suis pas le seul à posséder Internet, il est possible que d'autres personnes lisent le même article, aient la même idée, suivent la même liste. Certains d'entre eux, plus pressés que d'autres, seront peut-être même en train de mourir. Tout ceci va donc ressembler furieusement à un pélerinage vers Lourdes. ça peut être acceptable en début de séjour. Mais au final, ça peut être pesant, ne serait-ce qu'au niveau de l'ambiance.

Attention, je tiens à préciser, je ne suis pas raciste, je n'ai rien contre les mourants. J'ai des très bons amis morts. Je connais leurs problèmes, je partage leurs craintes. Mais quand même, on ne va pas se mentir. Ce n'est pas tellement bruit. C'est plutôt l'odeur. 

Vous êtes là, dans un cadre magnifique à tenter de rendre jaloux vos amis en prenant la meilleure photo quand vous vous demandez d'où viennent ces relents de rat crevé et de vieille urine. Et d'un coup, ça vous frappe : c'est le voyageur d'à côté qui vous gâche littéralement vos derniers jours de tourisme en passant l'arme à gauche.

De toute façon, c'est une règle immuable : les morts gâcheront toujours vos vacances. 

"Cinq destinations à faire avant d'être complètement mort"

Je ne suis pas sûr de comprendre le concept. Pour moi, la mort, ça se termine dans une boîte. Jusqu'ici, on a bien rigolé, et hop, c'est terminé, on glisse, on laisse la place aux autres.

Alors pourquoi parcourir le monde juste avant ?

Est-ce que l'obscurité de la boîte permettrait de faire des soirées diapos de l'au-delà ?

Est-ce qu'on ne risque pas d'ennuyer ses voisins en exhibant ses meilleurs clichés de tous ces lieux qu'ils n'ont peut-être jamais eu la chance de visiter de leurs vivants ?

Est-ce que c'est vraiment le moment de les abreuver de mille anecdotes sur tel ou tel endroit qu'il faut ab-so-lu-ment faire avant de... ah bah non, c'est trop tard ?

Les gens qui la ramènent tout le temps me fatigue.

Et une fois mort, j'aimerai bien me reposer.

C'est pour ça, je ne vais pas trop voyager.

Juste ce qu'il faut.

Pour me maintenir en vie.  

 

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26 février 2017

Le goût du sang

2017-02-25 09

 En premier lieu, je tiens à m'excuser même si ce n'est pas moi le responsable. Il vit sous mon toit, certes. Mais jamais je ne lui ai dit de venir voler quoi que ce soit chez vous.

Pour tout vous dire, c'est un problème qui a commencé au printemps, quand mon chat, particulièrement en forme, nous a ramené quelques souris. Une dans ma chaussure, une au pied du lit, une près des toilettes. Ma fille en a même trouvé une sous son oreiller alors même qu'elle n'avait perdu de dent.

J'avoue, j'étais fier. En partant de Paris, mon petit chat d'appartement est devenu un chasseur redoutable.

Bien entendu, il fallait ramasser les bêtes mortes, dénouer les boyaux qui tenaient les deux parties du corps, reconstituer les têtes quand il manquait un oeil, trouver les parties manquantes. Faire un peu le ménage. Pas de quoi fouetter un chat. 

Malheureusement, je crois bien que ces petites chasses ont réveillé l'instinct de mon animal.

Lorsqu'il nous a ramené son premier lapin, j'ai bien compris qu'il avait pris goût au sang.

Nous étions en train de manger la bête quand il nous en ramené un deuxième. Entre nous, lorsqu'ils sont morts, ils sont beaucoup moins mignons.

Il a fallu quelques jours pour retrouver le troisième et quatrième. Et si je boîte un peu, c'est parce que j'ai glissé sur le cinquième.

Au grand air, mon chat a retrouvé du poil de la bête.

Lorsqu'il nous a ramené un faisan, nous avons commencé à nous inquiéter. A ce rythme là, il n'allait bientôt plus y avoir une seule bête dans toute la campagne.

Les autres animaux le craignaient. Même mon chien préfèrait l'éviter plutôt que de croiser sa route.

Du faisan, nous sommes passés au blaireau.

Nous avons alors décidé de ne voir que le côté positif. Avec toutes ces bêtes mortes, nous pouvions faire un joli cours sur la faune de la région.

Jusqu'au jour où je trouvais les cornes. J'ai suivi une trainée de sang avant de tomber sur le reste d'une tête de chevreuil qu'il a mis plusieurs jours à digérer. J'ai préféré lui laisser. Tant qu'il machouillait ce morceau de cadavre, il laissait en paix les autres espèces de la région. En période de reproduction, ça me semblait être le plus important. 

Et cette nuit, quand il m'a réveillé, je ne m'attendais pas du tout à recevoir ce genre de cadeau.

Dans mon demi-sommeil, j'ai d'abord cru à un mauvais rêve. Comment mon compagnon avait pu tirer une telle bête, je suis bien incapable de le comprendre. Toujours est-il qu'à mon réveil, les yeux encore fermés, j'ai trébuché dessus. Je me suis étalé comme une crême renversée avant de me demander ce que faisait cette vache au milieu de la pièce. Elle prenait toute la place, pas moyen de l'éviter. Devant son regard vide, j'ai eu un soupçon de culpabilité.  

Alors voilà, je vous la ramène avec toutes mes excuses. J'ai eu un mal de chien à la tirer, elle pèse son âne mort. Je suis à deux doigts de penser que mon chat fait de la muscu en cachette. 

J'ai toujours dit en rigolant que c'était un tueur en souris. ça ne faisait rire que moi.

Maintenant, si je peux vous donner un conseil, ce serait d'enfermer vos bestiaux, le temps que le printemps se tasse. Et si vous pouvez vous-mêmes rester chez vous, ça m'éviterait de vous retrouver éventré dans mon salon.

Ce n'est pas un mauvais animal, il a un très bon fond. Il aime jouer comme tout le monde. Il aime dormir aussi.

L'été, il ne fait que ça. Il n'y a donc pas à s'inquiéter. Il faut juste être un peu patient.

Et promis, dès que je retrouve les pattes arrière, je vous les ramène.

Comme ça, vous aurez un animal complet.

 

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09 février 2017

Soyons intimes, ensemble

 

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- You must remember this, a kiss is still a kiss, a sign is just a sign...

Pendant que le pianiste nous fredonne  "As time goes by", notre maitre d'hotel nous guide jusqu'à notre table où une bougie tient la chandelle entre le sel et le poivre.   

- Si vous le désirez, la maison vous propose un cocktail St Valentin, gratuit pour les couples. 

D'un regard entendu nous concluons que oui, un cocktail serait parfait. D'ailleurs, tout est déjà parfait ici. Tout respire le romantisme, l'amour, le désir. Il y a même des ballons Love ici et là pour que la maison soit dans le thème.

Pour l'occasion, j'ai mis mon plus beau costume, je me suis rasé de près, parfumé, coiffé. J'ai même rajouté une cravate. Je fais homme et ça me fait bizarre. Quand mon reflet  m'a dit d'autorité d'aller ranger ma chambre, j'étais à deux doigts de le faire. Je dégage une dangereuse assurance habillé ainsi. Mieux vaut ne la garder que pour les grandes occasions. 

Ma femme aussi est magnifique. Classe sans en faire trop. Un pantalon noir. Un haut rouge. Simple mais à mon goût. Et à son regard, je sais que je ne lui déplais pas non plus. 

Tout est parfait donc. Si seulement nous étions moins nombreux. 

- A côté, ils ont pris du champagne.

- Hein ? 

Trop de couples essaient de parler par-dessus la musique. 

- Je dis "on est cons, on aurait du prendre du champagne".

- Moi, je sais pas, j'ai pas d'avis.

Elle n'a pas d'avis parce qu'elle n'a pas entendu. Comme le pianiste tente de chanter par dessus les voix, le niveau sonore est très élevé. Heureusement, le serveur arrive pour effacer ce moment de gêne.

- Le cocktail des amoureux...

C''est jaune et rose avec une paille et une ombrelle. Comme un jaune d'oeuf mélangé à de la gelée de porc. C'est assez particulier, vaguement romantique. Un peu cheap par rapport à nos voisins de champagne.

- Tchin !

C'est pas mauvais mais totalement écoeurant. Comme un jus de bonbon. Pour une kermesse, ç'aurait été parfait.

- 'Garde le couple derrière...

Je lui montre une table où deux personnes sont chacune plongée dans leur téléphone. Pas un regard vers l'autre, pas même deux mains qui se rencontrent.

- ça fait peur, non ?

- Je suis désolée, je t'entends pas... Faut vraiment que tu parles plus fort.

- Je disais... rien, je disais rien...

Je ne vais pas hurler devant tout le monde que ce couple est terrifiant.

J'essaie donc de lui faire comprendre par signe qu'il faut qu'elle se retourne. La fille a levé son téléphone au-dessus de sa tête, lui a montré son verre en retrouvant le sourire et hop, un selfie réussi, ah non pas assez, on le recommence, attend, là, non, mal cadré, encore un effort, on recommence, voilà, avant qu'elle ne l'envoie à ses contacts et que lui approuve en ligne, le fait qu'il passe une bonne soirée en sa compagnie.

- And when two lovers woo, they still say, I love you, on that you can rely...

A côté de nous, l'ambiance est bien plus chaude. Torride même. On dirait deux adolescents qui vont passer leur première nuit ensemble. Il se passe clairement des choses sous la nappe, j'ai l'impression qu'elle le cherche avec ses pieds. A moins que ce soit lui qui ait les mains baladeuses. A côté d'eux, on parait tellement sages. Si sages que c'en est complexant. Peut-être que c'est leur première St Valentin. A leur place, nous aurions certainement retourné le restaurant. Alors que là, on sirote un cocktail qui va nous rendre diabétiques en essayant de se comprendre par signe et sourire.

Et pourtant, je suis content d'être là. Et je suis content d'être amoureux. Simplement, je ne pensais pas que tout le monde a eu la même idée de vouloir passer une soirée intime  dans le même restaurant.

- Moonlight and love songs never out of date...

Derrière moi, un couple vient de capter l'attention. Elle vient de recevoir un magnifique bouquet de roses blanches. Autour de nous, les femmes sont ravies. Les hommes paraissent plus gênés.

- Je suis désolé, j'ai pas pensé à t'offrir de roses

- Non mais c'est pas grave, c'est très bien...

- De toute façon, je sais pas comment elle va faire. T'as vu la taille du bouquet ?

- Oui, c'est gentil, c'est attentio...

- Elle va jamais pouvoir manger. Je sais même pas s'ils ont des vases de cette taille ici.

- Peut-être mais...

- Elle va le garder contre elle, tout le repas.

- C'est romantique.

- Oui mais c'est franchement pas pratique !

Elle hausse les épaules. Je sens bien qu'elle aurait aimé la même chose. Si seulement, il y avait pas tous ces couples, on serait bien.

- It's still the same old story, a fight for love and glory, a case of do or die

En attendant, le couple d'à côté est gentiment en train de se déshabiller. Sa jupe est remontée jusqu'en haut de ses bas.

- Je suis désolée, j'aurais du faire pareil...

Je fais mine de ne pas comprendre.

- Me mettre en jupe, sortir les jarretelles.

- Oui mais non... non... enfin, si... m'enfin c'est comme tu veux...

- J'ai pas eu le temps. J'ai vu des modèles mais bon. Et puis, honnêtement, j'avais pas envie de courir...

La suite, je ne l'ai pas tellement comprise parce que le pianiste a terminé son morceau et est parti sur un autre. Mais j'ai deviné qu'il s'agissait de problèmes liés au quotidien, la flemme, le manque de temps et puis franchement, l'argent que ça coûte pour une bête soirée. J'ai hoché la tête, compréhensif, alors que je n'entendais que la moitié de ma moitié.

Derrière elle, le couple communiquait enfin, chacun montrant satisfait son portable à l'autre. ça n'a duré qu'un instant avant qu'ils ne replongent dans leur écran. En les regardant, j'ai su qu'on était un couple parfait. On communiquait, on se regardait, on échangeait. Du moins, on essayait.

Le moment était parfait. Je glissais ma main dans ma poche, près à offrir le bijou à ma bien-aimé.

- Ce n'est pas grand chose, bien sûr, mais je me suis dit que ça te ferait plaisir.... 

Ce n'est pas moi qui ait parlé, c'est la table d'à côté. Je n'ai pas eu le temps de sortir la boite qu'il a présenté un bracelet magnifique. Sa femme a poussé des cris de surprises et de joie. En comparaison, ma breloque a l'air d'être en plastique. Et à moins de mimer l'orgasme, ma femme pourra difficilement avoir une réaction similaire.

Tant pis, ce sera pour la prochaine fois...

Le serveur arrive enfin vers nous.

- Vous avez choisi ?

On se consulte une seconde, et après un court débat silencieux, on est d'accord, une nouvelle fois.

- Vous faîtes à emporter ?

 

...................................................................................................................................................................................

 

Le PC sur les genoux, l'épisode vient de se terminer. 

- Qu'est-ce qu'on fait ?

-Je suis désolé, je me suis gavé, je serais pas capable...

- A mon avis, c'est un menu spécial couples abstinents...

- Le chef nous fait payer son célibat.

- Et le serveur a craché dans le plat.

- Tu veux qu'on regarde la suite ?

- Pourquoi pas, le temps de digérer.

- Tu me passes un coussin ?

Si l'amour, c'est de regarder dans la même direction, autant qu'on soit bien installés. 

- Allez, comme dit l'autre, play it again Sam !

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18 janvier 2017

Pour quelques pépites de plus

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- Je vous ai demandé de passer, vous devinez pourquoi ...

- Oui, enfin, je me doute...

- Je vais vous dire, je ne vous comprends pas. Vous êtes généralement un bon client. Parfois à découvert. Rien d'alarmant. En plus, on vous aime bien à la banque...

- Je savais pas...

- On a tous nos têtes. On est humains nous aussi. La petite vieille qui nous les brises chaque matin pour suivre l'évolution de son épargne, on l'aime bien finalement. Elle fait partie des meubles. Tout comme vous.

- ...

- Vous voyez le placard à classeurs derrière moi. On ne le voit pas, il est pratique, il est comme vous. Imaginez qu'un matin, ce placard me tombe dessus...

- ... forcément, vous tombez de l'armoire...

Je n'ai pas pu m'empêcher. Un trait d'humour, un mot à la con, une phrase juste pour sourire. Une phrase gratuite. Trop gratuit pour mon banquier.

- Je suis désolé, je..

- Bref, si on bourre ce placard et qu'il me tombe dessus... Qu'est-ce qui se passe ?

- Ben... Vous mourrez ?

- Disons que je ne m'en relèverais pas. Mais surtout, c'est  la cata.... Et c'est exactement le problème que j'ai avec votre compte... C'est aussi la cata... 

J'ai presque envie d'applaudir son don pour la transition. Il doit s'entrainer. Préparer ses enchainements. c'est quand même un sacré métier, banquier.

- Et cette cata, elle vient d'où  ? 

- Alors, je... Vous allez pas me croire. Je me suis fait un petit plaisir... C'était un midi, j'avais rien planifié.

Il s'enfonce dans son fauteuil, le regard grave, prêt à m'écouter religieusement.

- J'avais pris un poulet mayonnaise parce qu'il n'y avait plus de thon crudité. J'aime bien le thon, c'est goutu, même si parfois c'est un peu sec. Mais dans le poulet, y a du gras. Et je sais pas vous mais moi, le gras...

Il cligne lentement des yeux, l'air de dire que sa patience n'est pas infinie.

-Mais j'ai pas pris la formule parce que payer une bouteille d'eau, hein, merci. Je vous ai dit qu'on a une fontaine d'eau au bureau ?

- Et donc..

- C'est pour vous dire si j'économise... Mais je suis passé devant la vitrine... et je vous jure que c'était pas prémédité.

"Nous y voilà", a t'il l'air de penser.

- Au début, je suis juste rentré pour voir. Je comptais rien acheter, hein. Je suis pas fou non plus. Mais la vendeuse est arrivée... Elle m'a sourit. ça peut paraitre idiot mais c'était un sourire tellement... généreux. J'ai perdu tous mes moyens. C'est con mais... Elle était tellement.... Elle m'a demandé si je voulais goûter.

- Et...

- J'ai perdu tous mes moyens, j'ai dit oui... 

- Et c'est comme ça que vous avez dévalisé la boutique ?

- Même pas. J'ai pris juste un pot. Un tout petit pot. C'était de la mousse à l'ancienne. C'était beau, c'était onctueux, c'était... érotique.

Mon banquier retient une grimace de dégoût. Je crois que je n'aime pas l'image qu'il vient d'avoir.

- Elle  a commencé par une cuillérée. ça faisait pas beaucoup alors j'ai dit "encore". Je crois même que je l'ai dit plusieurs fois. Elle a rempli le pot jusqu'au bord.

- Tout ça n'explique pas comment...

- Et puis, elle m'a demandé si je voulais des pépites.... 

- Des pépites ?

- Des petits morceaux de chocolat tout mignons. Tellement mignons qu'on a envie de les adopter. ça croque sous la langue. J'adore ça. ça donne un petit goût. Et moi, ça me rend...

- C'est quand même pas une putain de mousse au chocolat qui vous a mis dans le rouge ?!

- Vous parlez sans savoir...  là où je travaille, le coût de la vie est différent. Quand les gens veulent se faire un petit plaisir, ils s'achètent une Porsche. Forcément, ça joue sur le prix de la mousse.

- Mais vous auriez pu refuser. Suffit de dire que c'est trop cher.

- Mais je savais pas ! Et quand elle m'a annoncé le prix... Elle m'avait tellement... Elle avait pris le temps... Elle s'était s'occupé de moi.... Je ne voulais pas lui faire de mal...

- Mais elle s'en fout de vous ! Elle est là pour faire du chiffre !

- Je sais. Mais c'est comme ça, je suis sensible. J'ai vu le prix. J'ai eu un hoquet. Puis je me suis résigné. 

- Et maintenant...

- Maintenant voilà, oui. Alors, je me suis dit, pas de panique, je peux peut-être demander un emprunt...

- Pour une mousse ?

- Pour celle là, non, c'est cuit. Mais pour la prochaine peut-être ? La première, j'ai eu trop honte, je l'ai mangé en cachette. Mais si je pouvais me balader avec dans la rue. Les gens sauront que je suis un type capable de s'offrir de la mousse. C'est pas pour moi, c'est pour briller.

- Vous voudriez pas Une Rolex plutôt ?

- Je sais pas... ça se mange ?  

 

 

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19 juin 2016

Cendrillon et la pantoufle dégueulasse

 

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Au final, il ne restait plus que Cendrillon. 

- Le roi a promis de marier son fils à celle dont le pied serait bien juste pour rentrer dans la pantoufle. Mais là, excusez-moi mais on est un peu dans la merde.

- Je comprends... Mais quand il n'y a plus de prétendante...

La tante jeta un oeil mauvais à Cendrillon, espérant ainsi la voir disparaitre.

Trop tard.

- Et mademoiselle ?

- Oh, ce n'est pas la peine, ce n'est qu'une souillon. Et puis, qu'irait-elle faire au bal ?

La tante éclata de rire pour bien montrer l'absurdité de la chose. Le soldat, lui, se redressa.

- Tous les sujets doivent essayer la chaussure. Tous. Sans exception.

Le rire s'étrangla dans la gorge de la tante qui manqua s'étouffer.

- Approche ! Allez, ne me fais pas perdre mon temps.

Après un instant, Cendrillon obéit.

- Si vous saviez ce que j'ai pu voir ces dernières heures. Les gens ont une hygiène dégueulasse. C'est à vous couper l'appétit. L'une d'elles avait les pieds tellement secs qu'elle a rempli la pantoufle de peaux mortes. Et je vous parle pas des crevasses...

- Ah oui ?

La tante retrouva le sourire, invitant Cendrillon à s'asseoir près d'elle.

- Une autre avait le pied rempli de champignons. Même à la ceuillette, j'en trouve pas autant. Une boiteuse avait tous les ongles incarnés. Et regardez-là, sur le talon, ce sont les restes d'une ampoule explosée.

- Intéressant...

- J'ai beau frotter mais rien à faire, ça part plus. ça s'étale même.

- Ne faisons pas attendre ma servante, s'il vous plait, elle a encore beaucoup de travail.

- Vous avez raison. J'espère qu'elle n'a pas de gros pieds parce que la dernière fois, j'ai du forcer comme un dingue. La pauvre fille, j'ai cru qu'elle allait y laisser toute sa chair. Et regardez l'intérieur, c'est plus sale qu'une toilette d'autoroute.

La tante détourna le regard. Cendrillon hésita un instant. Le soldat lui pris le pied d'autorité et le glissa dans la pantoufle où, miracle, elle était parfaitement à sa taille.

- Ce n'est pas possible...

Le soldat n'en revenait pas. Pas plus que la tante qui rageait intérieurement. Cendrillon, elle, avait l'impression d'avoir les orteils plongés dans de la gelée de porc. ça glissait, ça chatouillait, ça faisandait joyeusement, comme si toutes les bactéries étaient au rendez-vous. Des petits morceaux d'os l'empêchaient d'être vraiment confortable.

Mais au moins, elle était devenu princesse. Sa vie allait changer pour toujours.

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- C'est obligé de retirer les chaussures ici ?

- Il faut bien que je...

- Non d'accord, mais franchement, les plaques d'eczéma, je vous le dis tout de go, ça me fout la gerbe.

Cendrillon dû se rendre à l'évidence, le prince était con. Déjà le soir du bal, elle avait bien senti que la discussion n'était pas son point fort. Elle avait tenté quelques sujets sur lesquels il n'avait pas rebondit, préférant parler de son physique, de ses beaux yeux, de tout ce qu'il aimerait lui faire. A minuit, n'en pouvant plus, elle avait préféré s'éclipser. Si seulement, elle n'avait pas perdu sa chaussure...

- Tu m'aurais dit "c'est moi, c'est mon pied", t'aurais pas tous ces problèmes.

- Oh ça va, dit Cendrillon en grattant ses dernières croûtes. Un peu de romantisme, ça fait de mal à personne.

- Un peu de romantisme, non. M'enfin, il y a plus excitant que de voir sa femme s'en mettre pleins les ongles.

Cendrillon soupira avant d'étaler sa crême. Le prince se tourna pour bouder.

Finalement, ils se marièrent et eurent de belles mycoses.

 

 

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27 mai 2016

Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée

"Mesdames messieurs, s'il vous plait, votre attention, je vous informe que je ne sais toujours pas quand nous pourrons quitter la gare de Paris-Montparnasse. Je ne manquerai pas de vous informer si un jour, j'ai des nouvelles."

Le wagon prend ça avec philosophie. Depuis maintenant deux heures que nous attendons que le train bouge, nous pouvons au moins nous sentir chanceux de profiter de l'air du quai pour nous dégourdir les jambes.

Sans compter que nous avons pu grignoter un excellent repas composé d'un florilège de compote avec son délicieux biscuit sec et sa mini-bouteille d'eau.

Ne manque plus qu'un orchestre miniature et on pourrait se croire sur un Titanic ferroviaire.

Je ne comprends pas.

ça fait des années que ma guigne est derrière moi.

Des années que je voyage sans m'inquiéter, ayant offert ma poisse à plus voyageur que moi. 

Au début, j'étais un peu triste.

Un peu nostalgique aussi de ces trajets où on percutait un cerf, où l'on restait sans raison à regarder un paysage moche qui ne s'animait pas.

Et puis, j'ai eu des nouvelles de ma poisse.

"ça fait trois heures que j'attends que mon avion décolle, putain !"

Elle me faisait des signes via Facebook.

"Quatorzième heure dans ce wagon. Trois personnes sont en train de dépérir. Les pompiers arrivent. En attendant, c'est Lost sur les rails"

J'avais de ses nouvelles à distance, ça me suffisait.

"On a forcé la porte du wagon. On vient d'abattre un sanglier. Normalement, on devrait pouvoir tenir les prochaines 48 heures de panne".

Et puis d'un coup, ça m'est retombé dessus.

"Mesdames, messieurs, le train va bientôt partir... Enfin, il devrait bientôt partir... On espère qu'il partira bientôt... enfin.. On n'en sait rien en fait..."

Depuis, on n'a pas bougé....

Et celle qui avait hérité de ma guigne profite de la vie parisienne comme jamais.

Elle déguste des fruits de mer qu'elle instagramme crânement.

Et moi, ça me coupe l'appétit.

"Vous finissez pas votre demi-biscuit ? Si ça vous dérange pas, j'ai encore un petit creux".

Je jette un coup d'oeil à mon voisin. On dirait qu'il vit ici depuis trois ans.

Devant son air suppliant, je lui cède le reste de mon biscuit.

Il me remercie poliment avant de ronger mon offrande.

Quant à moi, je cherche quelqu'un qui pourrait adopter ma guigne...

 

 

Posté par Ranx2 à 21:40 - Commentaires [1] - Permalien [#]

24 mai 2016

Gros Chagrin

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- Ben alors, qu'est-ce qui t'arrive ?

Les yeux rougis de larmes, elle tombe sur mon épaule, se mouchant dessus à grand renfort de sanglots.

- Elle... elle est morte...

- Hola hola hola, qui est morte ?

- La maman à Jasoooon

J'en ai le coeur brisé. En même temps, je ne peux pas la laisser comme ça.

- Tu sais ma chérie, on ne dit pas "la maman à Jason" mais "la maman DE Jason".

Elle se recule un peu, en reniflant.

- Non mais c'est important de bien parler. Parce que sinon, après, on a des mauvaises notes d'accord ? 

Elle n'a aucune réaction. Il est temps de changer de sujet.

- Et elle est morte de quoi, cette bonne dame ? 

Elle hausse les épaules.

- Ch'sais pas...

- Elle était vieille ?

- Ch'sais pas...

- Elle a eu une maladie ?

- Ch'sais pas.

- Elle s'est fait renversée ?

Haussement d'épaules. Elle n'a même plus la force de me répondre.

- Ben dis donc, tu sais pas grand chose, en fait...

J'ai essayé de mettre un peu de bonne humeur dans cette ambiance lourde. Mais peine perdue, elle me fusille du regard.

- Mais il a un papa, ton copain  ?

- C'est pas mon copain...

- Oui, mais il a un papa ?

- Moui...

- Et il fait quoi  son papa ?

Elle réfléchit un instant puis :

- De la musique...

- Et ben, tu vois, il a de la chance. Un papa musicien, c'est... C'est chouette. ça met de l'ambiance, ça connait plein de trucs. C'est calé en instruments. C'est super....

Elle retrouve un peu de sourire. Je suis fier d'avoir éteint l'incendie des larmes.

- Alors bien sûr, sa mère est morte. Mais avec un peu de musique, ça passera. Enfin, si le papa ne tombe pas dans la dépression... Il boit son papa ?

Son visage se crispe, elle retombe sur mon épaule.

C'est toujours pareil.

On ne peut jamais aborder les sujets de front avec les enfants...

En même temps, je m'interroge.

Je connais bien sa classe.

Les Léo, les Téo, je les situe.

Un Jonas, oui, y en a un.

Mais un Jason ?

- C'est un nouveau ?

Elle secoue la tête.

- Il est dans une autre classe ?

Toujours pas.

- Mais c'est qui alors ?

- C'est... un petit bébé...

- Ah, c'est le petit frère d'un ami ?

J'ai tout faux.

- Attends, je comprends plus...

- Il est verseau...

- Oui, super, ça m'aide. Je suis tellement calé en astro...

- Il est né au mois de février...

- Non mais ça me parle toujours pas...

Quoique...

- Son ventre était bien rond ?

Elle hoche enfin la tête.

- T'es quand même pas en train de pleurer sur une vieille chanson ????

Elle refond en larmes.

- Combien de fois, je t'ai dit de ne pas touché à ma playlist !

- Mais c'est pas ma faute, c'était là... Il voulait qu'il ait son sourire...

- Son regard quand elle se lève le matin, oui...

- Avec l'amour...

Et le même espoir que j'ai quand je lui tiens la main.

Je la serre un peu plus, sa main, tentant de calmer les derniers soubresauts.

En bon père de famille, il faut que je répare ça.

- Tu sais ce que dit Victor Hugo ?

Non, elle ne sait pas

- "Quoique je fasse, où que je sois..."

- Rien ne s'efface, je pense à toi ?

Putain, elle a écouté TOUTE la liste !

- C'est JJ Goldman, papa. Victor Hugo, c'est la comédie musicale...

-C'est pas une comédie musicale, c'est un livre ! Et j'aimerais que tu cesses de toucher à mes affaires ! Sinon, je les appelle !

- Qui ?

- Les fantômes de minuit !

Elle retrouve un semblant de sourire. D'après mon plan, quand je serai au bout du Top 50, elle devrait retrouver le sourire.

- Allez, viens boire un petit coup à la maison...

- Y a du pain, y a du vin, du saucisson ?

Je confirme.

Et c'est parti pour une bataille de chansons.

 

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