crevette domestique

18 janvier 2015

Le premier dessin du monde

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- Alors ? ça vous plaît ?

- Mouais...

- Bof...

- Non, c'est bien, hein... Mais ça sert à quoi au juste ?

- Ben, ça décore. Plutôt que de se regarder dans le blanc des yeux jusqu'à ce que la nuit tombe, on pourra fixer le mur, se dire ce qu'on en pense, se rappeler les bons moments. Et puis, on peut parler de la couleur, proposer des idées... Au moins, ça changera de la chasse...

- Quoi, c'est pas bien la chasse ?

- J'aime bien la chasse, moi !

- Ben moi, j'ai pas de souffle, je sais pas viser. Alors...

- Si tu faisais des efforts aussi.

- Plutôt que de peindre des trucs.

- C'est pas "des trucs". Ce sont des scènes. Des représentations. C'est comme si je chassais, quoi.

- C'est sûr, ça va vachement nous aider...

- On va manger du dessin... ça va être bon.

- Non mais c'est pas pour manger, c'est juste pour apporter de la chaleur.

- Parce que le feu, ça sert à rien ?

- Non mais là, c'est pour réchauffer l'esprit. Parce que la grotte vide, pardon, hein, mais c'est glauque. ça manque de personnalité.

- Et mon pied au cul, c'est personnalisé ?!

- Arrête d'être vulgaire, franchement.

- C'est lui qu'a commencé. Déjà qu'il nous aide pas, maintenant il salope notre foyer et il faut encore que je lui dise merci ! Et ben, merde, voilà !

- Je salope pas, je décore...

- Oh, ça va bien les nouveaux mots, hein !!

- Moi, je trouve ça bien, c'est joli. Et puis, si un jour, on quitte la grotte, on pourra s'en servir. Echanger contre une grotte plus grande... Par contre, excuse-moi, je comprends pas, c'est qui, le personnage là ?

- Ben, c'est toi.

-... Et je fais quoi, exactement, avec cette chèvre ?

- Ben... la même chose que... Enfin, tu sais quand tu..  quand je t'avais surpris et que... tu sais...

- Pardon ??? Tu rigoles, j'espère ?

- Ben non. J'ai représenté toute la famille en action.

- Et donc, pendant que les autres chassent le bison, moi, je viole une chèvre ?

- Oui, enfin, je voulais pas en mettre plusieurs. C'est plus à l'instant T, tu vois...

- C'est ça que tu veux ? Que tout le monde se disent que je tripote les chèvres ?!

- Non, tu les tripotes pas, tu...

- TU TE RENDS COMPTE DE CE QUE VONT DIRE LES GENS ?! ET SI ON LE LAISSE LA, JE VAIS PASSER POUR UN PERVERS PENDANT DES MILLENAIRES...

- ça va, c'est qu'un petit dessin dans une petite grotte. Y a peu de chance que...

- JE M'EN FOUS, TU ME VIRES DU DESSIN !

- Si tu veux pas qu'on te prenne pour un pervers, faudrait peut-être que t'arrêtes de porter ton truc, là...

- C'est pas un truc, c'est un pagne ! C'est du mouton, ça tient chaud...

- Oui, ben, il a raison, ça fait dégueulasse...

- Mais merde, c'est à la mode, papa !

- Ouais, bah quand la mode sera de se mettre une trompe de mammouth dans le...

- De toute façon, vous êtes nuls, vous êtes cons, vous êtes... Vous avez de la chance qu'il y ait pas de porte, sinon je l'aurais déjà claqué !

- Et ben, tu vois. Bravo. Vraiment. C'est super ton dessin. Pour réchauffer l'ambiance. Y a pas mieux.

- Mais, moi, je voulais juste...

- Foutre la merde. C'est réussi.

- C'était pour laisser une trace. Que quelqu'un sache...

- ... Comme c'est dur d'avoir un artiste ? T'en fais pas, nous, on le sait déjà.

- Mais vous comprenez rien !?

- Et voilà l'incompris. ça nous manquait tiens...

- C'est pas tout ça, qu'est-ce qu'on chasse ?

- Je sais pas, t'as qu'à regarder le tableau.

- Bon... Mamouth pour tout le monde, ça ira ? ... Et surtout, ne répondez pas tous en même temps.

- Mouaaaiiiis.

- Et toi, tu te débrouilles comme tu veux mais tu me nettoies tout ça. Je voudrais pas que les voisins pensent que... que j'ai un artiste à la maison.

- T'as raison, déjà qu'on a un tripoteur de chèvre...

- JE LES TRIPOTE PAS !!!

- Bref, tu me nettoies ça. Que personne ne tombe dessus. Jamais.

 

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15 janvier 2015

La liberté indiquant la direction à la masse

tsi5_delacroix_001f- Les gars, à trois cent mètres, on arrive au rond point, on prend la troisième sortie et on serre à gauche.

- Parfait, on y va !

- Vive Charlie !

- On suit la liberté, les mecs !

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01 janvier 2015

La reine des lendemains de fêtes

L'hiver s'installe doucement dans la nuit

La neige est reine à son tour
Un royaume de solitude
Ma place est là pour toujours

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 Le vent qui hurle en moi ne pense plus à demain
Il est bien trop foooort

J'ai lutté, en vain

Cache tes pouvoirs, n'en parle pas !

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Fais attention, le secret survivra
Pas d'états d'âme, pas de tourments, de sentiments

Libéréééée, Délivrééée
Je ne mentirai plus jamais !

IMG_0361


Libéréééée, Délivéée
C'est décidé, je m'en
..

- 'Scuse moi, je peux te parler deux minutes ?

- Euh... ben, oui, oui, bien sûr. Tu as vu ce magnifique jardin, toute cette glace, cette neige, cet hiver qui vient recouvrir de son grand manteau blanc notre...

- Oui, oui, alors, tout ça c'est très bien mais... Comment dire... Tu sais, on a festoyé comme des porcs hier et... enfin sans vouloir te commander bien sûr...

- Oui ?

IMG_0367- Bref, si tu avais l'obligeance, et encore une fois, je ne dis pas ça pour te vexer mais, si tu pouvais, un tout petit peu fermer ta gueule, le temps que les gens normaux terminent leur nuit...

- Je suis désolée, je ne me suis pas rendue compte. Devant un tel paysage, je n'ai pas du résister, je me suis senti libérée, déli...

- Et ben résiste. Prouve que tu existes. Cherche ton bonheur partout... 

IMG_0365- Enfin, sauf ici, tu vois ?

- Je suis désolée, je vais chantonner moins fort...

- Ouais, ou alors tu chantonnes dans ta tête, d'accord ? Genre, tu te délivres mentalement, et puis nous, on se libère tranquillou, le temps de finir la soirée... Merci !

- Et la bonne année surtout !

- Oh putain, elle me fait la leçon en plus..

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23 décembre 2014

La Grande Guerre du Tout Petit Monde

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La princesse en pleurs courait aussi vite qu'elle pouvait, manquant de renverser les enfants qui trainaient sur son passage et les poussettes que les parents lui mettaient irrémédiablement dans les pieds. Elle bouscula un couple qui portait fièrement leur serre-tête. Sans attendre leur plainte, elle remonta l'avenue jusqu'au château pour annoncer au plus vite, la terrible nouvelle :

Le roi était mort.

 

- Une putain de bonne nouvelle, oui !

- Tu crois vraiment que ça va changer quelque chose ?

Le pionnier dévisagea son collègue, le temps que le wagon rempli de spectateurs hurlant disparaisse à l'autre bout de la ligne. 

- T'as raison, reste là, à ne rien faire. Regardez-les enterrer leur seigneur et en choisir un nouveau pendant que toi, tu écoutes les wagons te hurler à la gueule. Pour moi, c'est le moment. Il est temps de prendre notre revanche, que les pionniers prennent le pouvoir et imposent leur volonté. Nous avons vécu cachés pendant qu'ils paradaient. C'est maintenant à nous de traverser l'avenue pendant qu'ils crèvent sous la terre.

- Tout seul, on sera rien.

- Tout seul, non. Mais avec ça...

D'une main, il sorti une pépite d'or en carton.

- Avec ça, nous allons rallier les pirates à notre cause. Comme nous, ils sont le peuple. Et le peuple a soif de vengeance.

- On dit que les pirates n'écoutent personne. Qu'ils tuent et qu'ils pillent tant qu'ils peuvent.

- Et alors ? ça nous changera de toutes ces mièvreries. Le monde est dur. Il faut que les gens l'apprennent.

- Et les futuristes ?

- Un émissaire est en route.

 

- Il n'en est pas question ! Si vous faites la révolution, on devient quoi, nous ?

- J'entends bien. Toucher au présent c'est toucher au futur. Cependant, vous ne pouvez pas rester dans l'immobilisme par simple paresse. Vous aussi pourriez faire valoir vos...

- Il n'en est pas question, vous m'avez entendu ? Notre monde est basé sur le futur. Si vous touchez au royaume, vous allez bouleverser notre monde.

- Nous comptons bien renverser tout le monde. Et cela, avec ou sans vous. 

- Mon armée de pistolasers saura vous recevoir.

- Vos jouets lumineux ne pourront rien contre nos pierres. Sans compter qu'à force de travailler à la mine, nous avons amassé un sacré trésor.

- Vous êtes condamnés à perdre. Le futur ne changera pas.

- Vous êtes condamnés à disparaitre avant même d'avoir existé. Triste destin, non ?

 

- Mais je comprends pas...

- Pourtant, c'est simple. On dévalise la royauté, on tue les pionniers et on prend le pouvoir.

- Et les futuristes ?

- Le drapeau noir flottera sur leur pays. Avec leurs armes, nous allons conquérir le monde. Peut-être même franchirons-nous les grilles. Il est temps pour nous de redevenir une menace.

- Vous comptez aller jusqu'où ?

- Dieu seul le sait. Peut-être pousserons-nous jusqu'au RER.

- Personne n'est arrivé jusque là...

- Personne sauf nous !

- Excusez-moi...

Les deux pirates levérent la tête devant un étudiant portant un chapeau de magicien.

 - Où est-ce qu'on peux faire pipi ?

 

- D'abord, reprenez-vous ! Une princesse en larmes, c'est franchement la honte. Ensuite, on attend. Les actionnaires vont se réunir et faire leur travail. On va avoir un nouveau roi et tout va rentrer dans l'ordre. Pour l'instant, tout se passe bien. La sécurité fait son travail. Chacun est dans sa zone. 

- Monsieur, on a un problème secteur 2.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Une disparition du côté des pirates. Un spectateur portant un chapeau de...

 

"Mesdames et messieurs, ceci n'est pas un exercice, ni même un canular. Notre roi est mort. Le royaume est décapité. Il est temps pour nous de prendre le pouvoir. Nous avons vécu dans l'ombre, nous venons prendre la lumière pour la rendre au peuple. Le roi est mort, vive le peuple !"

Les spectateurs ne comprirent pas du tout la nouvelle. A peine y eut-il quelques badauds pour relever la tête vers les haut parleurs, le temps de s'en désintéresser et de payer leurs achats dans les boutiques de l'avenue. Mais tous s'arrêtèrent quand ils entendirent la supplique.

"- S'il vous plait, faites ce qu'ils disent. Ils m'ont fait prisonnier alors que j'ai très envie d'aller aux toilettes. Je vous en supplie. Obéissez-leur, qu'ils me relâchent. Je... Je ne vais pas tenir très longtemps...

-Vous avez entendu,  Si vous tenez à la vie, partez au plus vite. Sinon, rejoignez-nous. Aidez-nous à conquérir le pouvoir. Quant au royaume, si vous vous mettez sur notre passage, nous nous occuperons de l'otage.

- Mais chef, comment on fait, on n'a pas d'armes...

- Mais c'est pas la peine de le dire si fort, idiot !"

 

En un instant, ce fût la panique. L'avenue perdit son aspect festif pour une vague de spectateurs qui écrasaient les plus faibles. Certains se retrouvèrent projetés contre les grilles. D'autres profitèrent de l'occasion pour s'empiffrer de popcorn ou nourrir leur compte Instagram. La sécurité, elle, était dépassée.

Ce fût le moment que choisirent les pirates pour remonter l'avenue. Désormais, elle leur appartenait. Ne restait plus qu'à tout dévaliser.

Autour du royaume, les pionniers se tenaient en masse.

Se tenant à chaque coin du château, les archers bandèrent leurs arcs, prêts à défendre leur royaume. La corde de l'un d'eux lâcha.

- Saleté de jouet chinois !

- C'est la merde mais on n'a que ça...

- Tu crois qu'on va survivre ?

- Seul l'avenir nous le dira...

Tous se tournèrent vers les futuristes qui attendaient de voir comment les choses allaient tourner pour modifier leurs bâtiments.

 

Et d'un coup, le silence tomba sur le parc. Le calme avant la tempête.

Du moins, avant un coup de téléphone.

- Allo ?... la princesse, oui, c'est moi, je... comment ? C'est pas vrai ! Vous êtes sûrs ? Mais c'est...

Elle parti dans un grand éclat de rire.

- Le nouveau roi a été élu !

- ça veut dire...

- La guerre est finie !

La rumeur se répandit rapidement. L'avenir était serein. Les futuristes fêtèrent ça avec quelques lasers projetés dans le ciel. Les pionniers retournèrent travailler à la mine, non sans gagner le droit de parader le jour du 1er mai.

Quand la sécurité boucla le dernier pirate, l'avenue était libre aux balayeurs qui nettoyèrent les dernières traces de bataille.

Ainsi se termina la plus grande guerre du tout petit monde.

Tout le monde fut sauvé.

Il n'y eu pas une seule victime.

- S'il vous plaît ! Si quelqu'un m'entend, venez m'aider. J'ai gigoté toute la nuit mais je dois libérer ma vessie. Venez me délivrer !

Libérer, délivrer.

Tels furent les mots de la fin.

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09 décembre 2014

Aux Dernières Nouvelles

 

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Au début, j'aimais beaucoup ses messages.

Savoir qu'il passait des vacances merveilleuses à l'autre bout du monde avec la femme de sa vie, découvrir qu'il partageait des instants de bonheur à la cafétéria de son entreprise avec des collègues classes et détendus, voir qu'il faisait des coeurs avec ses mains tout en se faisant caliner par ses enfants, plus beaux les uns que les autres. Sans compter ses plats qu'il ne manquait pas de mettre sur le réseau pour nous faire saliver. Même ses maitresses étaient magnifiques. Nous étions tous jaloux de sa vie. Ce n'était pas bien méchant. Mais ça nous faisait sourire.  

Et puis d'un coup, je n'ai plus compris son délire. 

D'abord, ses selfies en salle d'attente étaient un peu trop conceptuels. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Qu'attendait-il ? Trop de possibilités, trop compliqué, je n'avais pas le temps de me poser la question. Puis ses premières radios, comme si nous étions capables de déchiffrer ce qu'elles voulaient dire.

Je me suis fendu d'un "t'es gentil mais on n'est pas docteur ! MDR" qui a plutôt été bien reçu par nos amis. Mais lui-même ne m'a pas répondu. A croire que je l'avais vexé.

Pendant tout un temps, je n'ai d'ailleurs pas eu de nouvelle. Pas que nous soyons proches, non. C'est une vieille connaissance du collège, quelqu'un que je n'ai jamais revu. Un "Tu te rappelles madame Machin comment elle était dure" ou "J'ai revu Baptiste Bidule, il a pas changé mis à part qu'il est chauve" pour entretenir le feu de la conversation. Un poke de temps à autre. Une invit' à débloquer un niveau. Et ses photos affichées aux yeux de tous.

Après deux semaines, il en a rajouté une nouvelle. Un couloir d'hopital, comme il y en a des milliers. Des gens assis, du personnel qui se balade. La seule chose qui faisait rêver, c'était la carte postale sur le mur de l'acceuil. Un coucher de soleil sur une plage avec les palmiers en contrejour. Il fallait vraiment zoomer pour s'en rendre compte. Je me suis dit que c'était un indice. Un moyen de teaser sa prochaine destination. J'attendais avec impatience d'en savoir plus. Mais visiblement, j'étais le seul que ça intéressait.

Certains se sont fendus d'un "bonjour l'ambiance", d'autres lui demandaient s'il déprimait. Je savais qu'ils avaient tous faux mais je n'étais pas assez proche pour franchement m'immiscer. Il a fallu qu'un contact demande s'il était malade pour que finalement, je sorte de mes gonds : "Mais vous êtes cons ou quoi, vous voyez pas la carte postale ?! Allez, éclate toi et ramène-nous des souvenirs".

Je n'ai pas eu de réponse. Ni moi, ni les autres d'ailleurs. Après tout, s'il partait à l'autre bout du monde, autant qu'il en profite avant de le partager. 

Deux jours plus tard, nous retrouvions ENFIN une photo d'un de ses plats. Rien d'extraordinaire, juste un gros plan d'une viande tendre accompagnée de son volcan de purée dans lequel stagnait une sauce. Un plat au bon goût d'enfance.

"Et ben, quand même un peu de bonheur ! ça me rappelle la cantine, en 4eme, tu te souviens ?".

Je n'ai pas eu de retour. Pourtant,  ça faisait penser aux plateaux repas de notre enfance.

C'est vrai que j'étais un peu vexé. Pour autant, je ne voulais pas manquer ses dernières publications.

Et ses publications donnaient de plus en plus dans le mièvre. "Profitez tant que vous pouvez", "La vie est courte, ne perdez pas de temps", ce genre de bêtises qu'on retrouve en magnet sur le frigo des dépressifs. Un portrait de sa femme et de ses enfants. La fête du petit dernier. "Mon plus bel éclat de rire. ça fait du bien".

Qu'est-ce que c'est que ces conneries, me disais je. Il vieillit mal. Il devient chiant.

Le lundi suivant, ce fût le choc.

Je savais qu'il préparait un truc. Je ne m'attendais pourtant pas à ça.

Un selfie à la Scarlett Johannson. Les fesses à l'air volontairement exhibées dans le miroir de la salle de bain. Lui sourait. En blouse d'hopital. Le crâne lisse. "Toujours vivant !".

Qu'est-ce qui lui prend ? On ne s'exhibe pas comme ça, à moitié nu, devant tout le monde. C'est indécent. Et puis qu'est-ce que c'est que cette coupe ? ça ne lui va pas du tout. Ses amis parlaient de "courage". Pour ma part, je trouve surtout qu'il a du culot. Quel courage, il y a à s'exhiber de la sorte ? Tout le monde peut provoquer. Sans compter qu'il y a des enfants qui regardent. Qu'est-ce qui se passerait s'ils tombaient dessus ?

Ce n'est qu'à la photo suivante que j'ai vraiment compris. Elle s'intitulait "le fil de la vie" et c'est vrai qu'elle était assez jolie. Sa main tenant celle de sa femme. J'ai reconnu le motif de sa blouse. Et le fil du cathéter que je n'avais d'abord pas remarqué sur sa photo de nu.

Ainsi donc, il était malade.

J'étais profondément désolé pour lui.

Mais après quelques temps, j'ai pensé le retirer de mes amis.

Je veux dire, je n'ai rien contre le fait d'accèder un peu à son bonheur. Mais le reste, ça ne regarde que lui. On n'est pas si intimes. On ne se connait que depuis le collège. On s'est jamais revu. Et tant qu'il sera dans cet étât, je ne pense pas le joindre. A quoi ça sert de lui proposer de sortir s'il ne peut pas quitter sa chambre ? ça ne ferait que remuer le couteau dans la plaie. S'il va mal, je ne vais pas en rajouter. Ne serait-ce que par décence.

Finalement, il a dû se faire la même réflexion.

Pendant quelques temps, nous n'avons plus eu aucune photo, aucun statut. Rien. J'ai cru que ça allait me manquer mais heureusement, non. Personne n'est irremplaçable et j'avais quelques amis qui nous régalaient de leurs photos de mariage, de leur week-end provençal, de leur vie de famille. Du bonheur offert à tous. Rien qu'un petit moment avant de replonger dans la grisaille du quotidien, voilà ce que je demandais. Et je n'étais pas déçu.

Et puis, un jour, un statut : "De retour"

Ses amis ont répondu. Ils étaient tous heureux pour lui. Il leur renvoyait des phrases courtes. Moi, je me disais qu'il se fichait de nous. Après autant de temps sans nouvelle, on met des détails, on rajoute des photos. Le minimum pour se faire remarquer. Plutôt qu'un "De retour" qui sonne très administratif. Comme si on avait noté son absence. Franchement.

Depuis, il poste de temps en temps. Jamais plus rien d'intéressant. Sa femme a beau sourire, elle n'est plus aussi jolie qu'avant. Ses traits sont tirés, elle a l'air d'avoir mal dormi. ça peut paraitre méchant mais elle a pris un coup de vieux.

Lui a repris des cheveux. Preuve que ça n'était qu'une mode. La crise de la quarantaine sans doute. Par contre, il a clairement perdu du poids. On dirait un squelette avec une perruque. Je lui ai dit une fois. Le connaissant, je suis sûr que ça l'a fait rire.

Ses photos ne me rendent plus jaloux. Au contraire. Chaque fois que je le vois, je me dis que je vais bien. Que je suis en bonne santé. Que j'ai la vie devant moi.

La dernière fois, il nous a remis un message cryptique : "Je reviens bientôt, promis".

ça fait six mois.

Depuis, on ne peut pas dire qu'on ait eu des nouvelles.

J'ai beaucoup réfléchi. J'ai compris qu'on ne pouvait pas compter sur lui. Je l'ai retiré de mes amis.

Peut-être est-il revenu. Peut-être met-il à nouveau des photos de lui dans des endroits paradisiaques. Peut-être que oui. Peut-être que non.

Ce qui est sûr, c'est qu'on ne se reverra plus.

Du moins, pas dans cette vie.

 

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16 octobre 2014

Qui sème le vent...

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Octobre, midi.

Nous profitons de la douceur du soleil pour manger en terrasse. A coté de nous, quatre peintres en batiment terminent leur café. L'un d'eux, bonnet sur la tête, se roule une clope en face de moi avant de m'envoyer la fumée en pleine figure. J'hésite à lui dire. J'ai peur qu'il se vexe, qu'on en vienne au main, que je lui montre à quel point je lui suis supérieur, maitrisant parfaitement toutes les techniques de combat, et puis bon, c'est un peu de ma faute, fallait pas manger en terrasse, ils ont bientôt fini, tout ça ne sera bientôt qu'un mauvais souvenir.

En attendant qu'il termine sa clope, je profite comme je peux de ce moment, crachotant parfois le nuage que j'aspire involontairement. ça ne dure que quelques minutes. Bientôt, il écrase sa clope. tout cela n'est plus qu'un mauvais souvenir.

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, nos plats arrivent. Un bête croque-monsieur que je vais me dépêcher d'engloutir. Je goûte un peu et m'apprête à rajouter du sel.

A côté de moi, le peintre retire son bonnet, se passe la main dans ses dreadlocks. Et d'un coup, il neige sur mon plat. Un vent de pellicules vient se poser en douceur sur mon croq'. Impossible de différencier ce qui vient des cheveux, ce qui vient de la salière.

- Alors, il mange pas le monsieur ?

- Non, c'est pas ça, c'est que...

- Il est pas assez chaud soon croq' ?

- Non, seulement...

- Il a un goût ?

- Oui, voilà...

Le serveur en coupe un morceau, le mâche quelques instants et hausse les épaules.

- Il est comme d'hab'

 

Comme d'hab... Avec un petit truc en plus. Le secret du chef que je ne lui révèlerai pas.

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07 octobre 2014

Wesh Culture, l'émission qui vous met bien avec les écrivains

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– Bienvenue la famille sur Wesh Culture, on va se passer un moment avec nos chroniqueurs qui vont nous parler de livres qu'ils ont lu en entier. Le premier, Manu Spontex, ça va ou bien ?

– Ça va, ça va...

– Tu va nous parler d'un livre qui existe depuis...

– Depuis Mathusalem... Et encore. Peut-être même avant la Bible...

–  Ouais. « Le Petit Prince »...

–  Rien à voir avec le Duc de Boulogne...

– Ouais, c'est chaud, ça se passe dans le désert et ça se passe ici, dans Wesh Culture.

–  Ouais, « le Petit Prince ». Bon, déjà, le gars, c'est un aviateur. Alors tu dis, ça va parler moteur. Ça va être « Pimp My Ride » dans les airs, tu vois... Comment il a customisé ceci, comment il a trafiqué cela, tu vois ?

–  Ouais...

–  Et ben en fait, pas du tout, le keum, il te parle dessin. Je te jure, comme un putain de prof d'arts plastique. Et même pas, il dessine bien. Non, il est nul. Il dit « je sais pas dessiner mais tu vois, je te fais un serpent qui digère un éléphant ».

–  Ouais mais après, c'est plus tranquille, non ?

–  Même pas ! Il tombe en panne, il est dans le désert. Il répare son moteur. Et là, y a un gamin qui lui dit « Dessine-moi un mouton » !

– Et le gars, il s'étonne pas ?

– Mais non ! Je sais pas, tu croises un enfant dans le désert, tu cherches ses parents. Mais lui, même pas, il se demande juste pourquoi un mouton...

– Moi, j'aurais demandé un loup...

– Mais ouais. Mais il dit, « vas-y, file-moi une feuille », il lui dessine et le gamin, tu sais ce qui dit ?

– Non...

– Il dit « Vas-y, c'est n'importe quoi ce que t'as fait. T'appelle ça un mouton ? Franchement, tu me décois...

– Et il lui en met une ?

– Même pas ! Il prend le dessin, il fait un carré, il dit « Voilà, le mouton, il est dans la caisse, arrache-toi de là, t'es pas de ma bande, casse-toi tu pues... » et le gamin, il dit « cool la boite » et il lui explique qu'il vient des étoiles...

–  C'est chelou quand même...

–  Après il lui parle d'un serpent, d'un renard. Y a tellement d'animaux, on se croirait chez Chantal Goya..

–  Ouais... Et ça se finit bien ?

– Chais pas, il m'a embrouillé à la fin...

– Aut'chronique, Tess a lu pour nous « David Copperfield », le dernier titre de Dickens à peine pressé, déjà dans les bacs.

– Ouais, salut la famille...

– Alors, Tess, ce Dickens, il déchire non ?

– … Ben... J'sais pas mais...

– Oh là....

– Mais ouais mais voilà. Moi, j'ouvre le livre, je m'attends à trouver des trucs et astuces pour faire disparaître la tour Eiffel, Claudia Schiffer, la coke à Las Végas...

– Et alors ?

– Et alors, ils sont où les tours de magie ?! Elle est où la mannequin ?! Là, le type, il raconte sa vie. Et quand je te dis « sa vie », il te raconte même son enfance. Vas-y que je suis né, que c'était pas facile. Vas-y que je me suis fait des amis à l'école, vas-y que je grandis, que je fais des études. Mais, je veux dire... Y va où le garçon ? Pourquoi il nous raconte pas son dernier ciné pendant qu'on y est ? Moi aussi, je peux parler de mon dernier Big Mac. Et y avait de la salade et...

– Pour votre santé, mangez bougez la famille...

– Ouais... Enfin, y a une histoire. Une sorte de Gollum mais humain et puis, plein de personnages mais c'est compliqué. Heureusement, tu vois, le gars, il s'est dit « je vais pas me prendre la tête, je vais faire des courts chapitres comme ça, çui qui veut, il lit ça tranquille, il repose, il passe à autre chose et il revient quand il veut ». Sinon, ma parole, j'aurais pas continué...

– Ouais, on termine avec Sofiane...

– Ouais, la famille...

– Sofiane qui a lu « les Misérables »...

- Victor Hugo, comme mon lycée. Chais pas si c'est un pseudo mais le gars, il aurait pu faire un effort. Dans mon quartier, tout le monde connait Victor Hugo. C'est comme si je disais Boris Vian.

– J'y suis allé quand j'étais petit, l'école Boris Vian, ça craignait, premier jour, je me suis fait dépouiller. Et « les Misérables » ?

– « Les Misérables », Jean Valjean, le type, il fait de la taule, il revient, il a la rage, il veut se venger, leur mettre la misère... D'où le titre, tu vois. Il débarque à Paris, tout le monde est dans la galère. C'est les puces en pire.

– Ouais...

– Alors, il va tout casser. Il se dit « Nique la police », il y va à fond. Et les flics, ils sortent les guns, ils tuent des enfants, et Jean Valjean, ça le met bersek, c'est Hulk tu vois, il défonce tout. Tant est si bien qu'à la fin, les flics, ben, ils sont Misérables...

– Ouais... En vérité, tu l'as pas fini ?

– Vas-y, t'as vu le pavé !? Déjà « le Temps Perdu » faut que je trouve le temps alors « les Misérables », t'es gentil, ça dure trois heures au théâtre et trois ans en bouquin. Alors, je vais le télécharger et je te dirai la vraie fin, ok ?

– Ok... En tout cas, merci la famille pour ces petits conseils lecture, on va enchaîner direct avec Lord Kossity qui va nous parler de son dernier coup de cœur théâtre.... Un truc de Marivaux. En attendant, on va s'écouter un petit LP de Vivaldi, les Quatre Saisons. Respect la famille.

Wesh Culture,  l'émission qui cultive pas que de l'herbe. Spécial dédicace au salon du livre. »   

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06 octobre 2014

Fric-Frac

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La porte a été forcée et ne peut plus fermer. J'entre chez moi et découvre l'étendu des dégats. Des visiteurs sont là qui se tournent vers moi. Surpris, eux aussi. 

- C'est chez vous ?

Je confirme. J'ai encore du mal à parler.

- C'est votre voisine qui nous a prévenu. Elle a entendu du bruit, elle savait que vous étiez au travail. D'après elle, ça ne pouvait être que des voleurs.

Je regarde autour de moi.  je n'ai jamais vu mon appartement dans cet étât.

- Ce qu'on ne comprend pas, c'est pourquoi ils ont fait ça. Généralement, ils cherchent, ils renversent, ils trouvent ce qu'ils peuvent revendre et laissent le reste. Alors que là...

Alors que là, c'est incompréhensible. Même pour moi. Le policier me lance un regard lourd.

- Je devrais pas vous le dire. Mais c'est la première fois que ça nous arrive.

Je n'ose pas lui dire mais c'est la première fois pour moi aussi.

- En vous attendant, on a joué aux hypothèses. La porte fracturée ne laisse aucun doute. Ils sont entrés chez vous par effraction. Est-ce qu'ils cherchaient quelque chose en particulier, je ne sais pas...

- J'ai bien quelques objets de valeurs...

- En partant ce matin, c'était rangé chez vous ?

J'hausse les épaules, un peu mal à l'aise.

- C'était... disons... ben... comme d'hab', quoi...

- Mouais.... ça nous arrange pas...

- Y avait un ordre. Rangé à ma manière.

Il me regarde avec cet air que je connais bien, celui de se dire "quel drôle d'oiseau"

- Ce qu'on suppose, c'est qu'ils ont fouillé. Ils ont bien trouvé des trucs.

Du pied, il me montre le butin. Pas grand chose. Des bricoles de famille, une vieille montre qui n'a jamais marché, des pièces anciennes, des vieux francs. Rien d'important.

- Voyez...

Je voye.

- Après, c'est moins clair. On a bien une théorie. Mais elle est... comment dire...

- Tirée par les cheveux ?

Il confirme, rassuré de voir que l'on parle le même langage.

- On pense, à ce stade, on n'est sûr de rien, mais on pense qu'ils se sont dit qu'il y avait plus. Ils ont continué à fouiller, à jeter l'inutile, à regarder dans tous les coins. Et c'est là que ça devient intéressant.

Je suis tout ouïe.

- Je sais pas comment c'est chez vous d'habitude. Mais imaginons que ce soit pas super en ordre...

- Non mais c'est organisé, selon...

- Imaginons, je dis, que les gars se sont excités tout seul. Ils ont balancé ce qu'ils trouvaient. Et là, ils n'ont plus rien trouvé. ça parait étonnant, non ?

Vu l'état du désordre habituel, je peux comprendre que pour quelqu'un qui découvre mon rangement, cela fasse l'effet d'une jungle. 

- On pourrait dire qu'ils ont bêtement enseveli le butin.

C'est assez logique. Moi-même, je perds parfois des objets. Et c'est toujours une vraie fête quand je les retrouve.

- Et là, ils ont paniqué.

C'est un peu bête. A leur place, j'aurais simplement attendu. C'est toujours comme ça que je fais. En même temps, j'habite sur place. Pas eux.

- Ils ont re-retourné l'appart. Et ça n'a rien donné.

- Ben non, ça, la panique, ça aide pas...

Il me dévisage à nouveau. Je suis définitivement un ovni pour lui. Pour éviter le débat, je conclue, philosophe :

- M'enfin, ce que j'en dis...

- Ils ont re-retourné l'appart', donc. Et devant le manque de résultat, il ne leur restait qu'une solution.

Une solution qui s'affiche clairement sous nos yeux.

- Ils ont rangé. Ils ont mis ensemble ce qui devait être ensemble, réuni les factures, regroupé les stylos, ramassé ce qui trainait, fait une pile avec les vêtements....

- C'est assez choquant...

- Le problème, c'est que nous sommes arrivés trop vite. Ils étaient à deux doigts de retrouver ce qu'ils allaient voler. Mais à force de tout bouger, c'était tombé sous le fauteuil.

Rien que d'y penser, je retrouve le sourire.

- Cla-ssi-que ! A chaque fois, ça m'arrive. Une vraie caverne d'Ali...

Un coup d'oeil au policier qui ne me sourit pas. Je ferme la bouche. C'est lui le maître. Moi, je ne fais plus qu'écouter.

- Bref, plus de peur que de mal. Sans compter qu'ils ont presque fait votre ménage.

- Mouais, enfin, ils auraient pu passer l'aspirateur.

ça m'a échappé. Je n'ai jamais pu m'empêcher.

- Vous savez maintenant ce qu'il vous reste à faire....

Lui et son équipier me laissent seul devant ce chaos organisé. Ne reste plus qu'à porter plainte.

En attendant, je cherche l'aspirateur. Et c'est là que je comprends ce qu'il voulait dire. Ils sont arrivés trop vite. Et dans la panique, mes voleurs ont pris l'aspirateur.

Je soupire enfin et me dit que même en bordel, on n'est vraiment plus en sécurité.

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05 octobre 2014

Le crime était presque par terre

 

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Il ouvre la porte, remet sa ceinture comme il faut et tombe sur moi qui l'attend, les bras croisés. Il a l'air étonné de me voir. Je l'applaudis franchement.

- Je peux... Je peux t'aider ?

J'arrête mes applaudissements, l'heure est aux aveux.

- Pris la main dans le sac et tu oses encore me dire ça. C'est pas moi qui ai besoin d'aide. C'est toi.

- Je... Je comprends p...

- ça, tu m'auras fait marcher. Courir, même. On peut dire que j'en aurai passé du temps grâce à toi.

Il fait mine de ne pas m'écouter et s'approche des lavabos pour se rincer les mains.

- A chaque fois, tu effaçais tes traces. A chaque fois, je me demandais qui était derrière tout ça. ç'aurait pu durer longtemps. Heureusement, tu as commis une erreur. 

Je sors la fiole de ma poche. Dans le miroir, il me dévisage. J'ai désormais toute son attention.

- Ne crois pas que ce fût simple. Au contraire, cela était plus compliqué que je ne le pensais. J'ai commencé par faire des calculs, par procéder par élimination. Combien sommes-nous à l'étage ? Combien d'hommes viennent ici chaque jour faire leur besoin ? Même en supprimant les innocents, il me restait une longue lignée de coupables. 

J'ai donc décidé de m'impliquer pleinement dans l'enquête. Il a fallu que je boive des litres d'eau, que je prétexte un régime afin de ne pas éveiller les soupçons. Toutes les demi-heures, je revenais sur place, attendant à chaque fois le bon moment. Après trois semaines, j'étais sûr de mon coup, le coupable faisait son acte à trois heures et quart, TOUS les jours. Il était réglé comme une horloge, perpétrant son crime comme un coucou suisse.

J'ai placé une caméra devant l'entrée des toilettes. C'est étonnant le nombre de personnes qui viennent y faire leur besoin à la même heure. A la même minute, même. A croire qu'il n'y avait pas qu'un seul coupable. Mais plusieurs. Pendant quelques temps, je ne dormais plus la nuit, sûr d'avoir mis à jour un complot sinon international, du moins d'étage. Cette affaire commençait à dépasser le cadre de mes compétences. Ne risquais-je pas d'être en danger ? Qui pourrait être suffisament fou pour croire ma théorie ?"

Il s'essuie les mains, m'écoutant vaguement.

- Je peux y aller maintenant ?

- J'ai un ami qui travaille à la défense. Il est gardien de nuit, il a regardé toutes les séries d'espionnage. Et il sait reconnaitre une alerte quand il en voit une ! Il m'a prêté une oreille attentive. Et il a sorti, pour moi, le meilleur matériel pour vérifier ma théorie. Il a pris des risques, une enquête est même en cours pour savoir qui a volé le matériel. Mais cela n'est rien. Quand la vérité sera mise à jour, lui et moi deviendrons des véritables héros. 

- Je comprends rien à ton histoire, j'ai du boulot, j...

- Au contraire, tu comprends très bien ! Tu ne t'es jamais demandé pourquoi tes traces disparaissaient en pleine journée ? Comment était-ce possible sans évaporation ?

Il relève un sourcil, prenant un air d'incompréhension. Je lui montre la fiole.

- Elles n'avaient pas disparu. Je les ai juste empruntées.

Il grimace. 

- Pour être sûr de mon coup, j'ai analysé toutes les traces de mes collègues. Chaque fois qu'une goutte restait au bord de la cuvette, je sortais ma pipette et hop, au labo !

- Au labo ?

- Oui, j'ai un copain laborantin... Il s'ennuie souvent. Il adore Fred Vargas. Alors quand je lui ai raconté mon histoire...

Il ferme les yeux, accuse le coup.

 - Ce n'est pas une tâche simple que de récupérer l'urine de tous ses collègues. Il faut être discret. Savoir se fondre dans la foule. Faire la différence entre tous les relevés. Et bien sûr, ne rien renverser...

- Mais c'est dégueula....

- Toujours est-il que mes amis et moi-même sommes fiers d'avoir pu dévoiler les dessous de l'affaire. Le complot était une fausse piste. Nous avons remonté le courant jusqu'à nous rendre compte qu'il n'était pas rare que plusieurs personnes aillent aux toilettes en même temps. Après tout, la plupart des gens mangent aux mêmes horaires. Il est donc logique que la digestion...

- Arrête !

- Grâce à mon ami, et son nécessaire de petit chimiste, nous avions un coupable. Mais tout cela manquait de mobile. Nous avons donc enquêté encore et encore. Les antécédents familiaux, les complexes, les humiliations connues. Après tout, on ne laisse pas quelques gouttes devant la cuvette gratuitement. A moins d'être myope et de faire à côté. A moins de se voir plus grand que l'on est. Cette dernière théorie était la bonne. Nous avons rencontré tout ceux qui ont fricoté avec le coupable et tu sais quoi...

- J'ai du taf...

- Bingo ! A chaque fois, un problème d'érectibilité. Celui que nous appelions affectueusement "la Goutte" avait un problème de taille. Un complexe qu'il tentait de résoudre, chaque jour, à trois heures et quart... Et ce coupable, c'est toi !

Pendant un instant, ce fût le silence. J'avais appelé la sécurité, j'avais joué la montre. Pourtant, nous étions seuls. Et j'étais en danger.

- ça m'arrive de faire à côté et alors ?

A son insu, mon magnétophone enregistrait sa confession.

- ça t'arrive jamais toi ?

Devant un tribunal, cette cassette vaudrait de l'or.

- T'as pas aut'chose à foutre que de ramasser la pisse des gens ? -

Ne pas se laisser intimider. Les gros bras viendraient bientôt l'encercler, j'en étais sûr.

- T'es pas payé pour jouer les dames pipi !

Sa technique de manipulation ne fonctionnerait pas.

- Depuis des jours, je te demande ce que tu fous. Depuis des jours, tu glandes...

Minimiser mon travail d'investigation. J'étais touché mais pas coulé.

- Tu m'écoutes au moins ?

Rester dans ma vie intérieure. Ne pas bouger. Ne rien dire tant qu'il n'est pas cerné.

- Tu veux que je te dise ? T'es viré.

J'en rigolerais presque. Après tout ce travail, je ne pourrais qu'être remercié.

- Tu prends tes cliques et tes claques et tu dégages d'ici.

Une copie avait été déposée aux RH. Même les dirigeants ont reçu une trace de mon enquête.

- Un malade comme toi, ça n'a rien à faire dans les bureaux.

L'affaire allait éclabousser toute l'entreprise. Une vague de vérité viendrait bientôt submerger l'étage. Plus personne ne pourra dire "je ne le savais pas". C'était une sale affaire dont personne ne sortirait totalement blanchi.

Posté par Ranx2 à 12:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]

03 octobre 2014

Le smartphone de la générosité

smartphone-dépendance

- Mesdames et messieurs, bonjour... Je suis Gérard, j'ai 49 ans...

A chaque fois, vous pensez la même chose.

- Si je me permet de passer parmi vous, c'est que je suis actuellement sans emploi...

Comment faire pour éviter son regard ?                

- ...et sans domicile fixe...

Quelle ruse choisir pour passer inaperçu ? Se cacher derrière son téléphone ? Regarder passionnément le tunnel ?            

-  Et qu'il me manque dix euros pour payer ma chambre ce soir.

Votre niveau de jeu est bien plus important que les petits tracas de sa vie. 

 - S'il vous plait, messieurs dames... S'il vous plait...

 Et bien, il est temps de changer ses habitudes ! Ces temps de honte sont révolus. Désormais, si Gérard, 49 ans passe dans votre wagon, vous pouvez  relever fièrement la tête et dire....

- Ce n'est pas tout à fait vrai... Il vous manquait dix euros, il y a une heure. Depuis dix minutes, vous avez un excédent de treize euros et vingt quatre centimes !

Vous créerez l'hilarité du wagon, vous mettrez à nu la fraude de Gérard, vous serez la star des transports en commun. Et tout ça, grâce à votre nouvelle application RATP.

Préparez-vous à vivre une nouvelle ère où les usagers actifs et les personnes à économie réduite créent ensemble du lien social dans une ambiance conviviale, à des années lumière du misérabilisme mis en avant par les premiers mendiants. Avec cette nouvelle appli, donner n'aura jamais été aussi fun !

Par quelle miracle, cette application va changer votre vie ? C'est simple : chaque mendiant est enregistré dans notre data base avec son nom, son âge, son sexe, sa profession et ses hobbies. A chaque fois qu'il passe dans votre wagon, votre application reconnaitra sa voix et vous donnera les dernières informations disponibles. Son poids, sa taille mais aussi sa Jauge d'Argent Nécessaire (JAN) pour la journée. Les usagers pourront même noter son discours, l'encourager dans sa démarche, le coacher pour rendre ses réparties plus percutantes, plus drôles !

Finie la morosité des mendiants d'hier, bienvenus aux agents d'ambiance du métro d'aujourd'hui !

A chaque pièce reçue, votre mendiant voit sa barre de JAN augmenter. Lorsque celle-ci atteint les cent pour cent, ce n'est plus la peine de donner :  sa journée est remplie !

De son côté, à chaque don, l'usager reçoit une étoile. Au bout de dix étoiles, une planète est offerte. Au bout de dix planètes, vous obtenez un système solaire. Et au bout de dix système solaire, vous faites rayonner votre journée ! Avec cette nouvelle application, vous allez devenir le maitre de la galaxie !

En mode Tournoi, vous pourrez même comparer votre score avec celui des autres usagers. La bataille fera rage dans les transports pour conquérir le plus de planète.

A noter que vos dons ne seront plus comptabilisés si la JAN de votre mendiant est déjà remplie. Bien entendu, rien ne vous empêche d'octroyer un petit bonus, ne serait-ce que par générosité. Mais personne n'aime être responsable de l'alcoolémie d'Albert, 65 ans. Sans compter que votre générosité pourrait faire replonger JP 19 ans dans les affres de la drogue. Notre conseil : Quand la jauge est remplie : game over. Bien entendu, il y a parfois des exceptions...

- Vous avez raison, monsieur. Ma jauge est bien remplie. Mais cet argent, c'est pour Polo, 43 ans. Parce que moi aussi, j'aimerais un jour, gagner une galaxie.

Tout le monde a le droit à une part de rêve. Même s'il y a peu de chance qu'il gagne un jour une planète, ne faites pas le radin, donnez !

Votre application vous permet aussi de savoir quel est ce merveilleux morceau d'accordéon que vous venez d'entendre, de savoir où se joue la dernière version du "Temps des Fleurs", de savoir dans quel wagon a-t'on accroché un drap pour faire un spectacle de marionnettes.

Vous pourrez même réserver votre siège. Après tout, il n'y a pas de raison pour que les militaires, les femmes enceintes et les handicapés soient les seuls privilégiés !

Alors, n'hésitez plus, devenez acteur de votre vie d'usagers, découvrez la nouvelle application et lancez-vous à l'attaque des mendiants à sauver (les premiers inscrits gagneront quatre étoiles et un magazine gratuit).

Posté par Ranx2 à 14:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]



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