crevette domestique

21 mai 2013

Une pincée de magie et deux doigts d'emmerdements

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3h du matin, impossible de fermer l'oeil. Je me tourne. Je me retourne. J'essaie de faire abstraction des bruits de chantier. J'y arrive presque. Jusqu'à ce qu'il décide d'utiliser le marteau piqueur. J'en peux plus, je me lève, j'ouvre la fenêtre.

- Je peux savoir ce que tu fous...

- Ben, je me débrouille...

- Et ça va durer longtemps ?!

- Bah... oui... un peu, oui

- Mais putain, tu sais quelle heure il est ?!

- Mais c'est toi qui m'as dit...

- J'veux pas le savoir ! On arrête tout, t'as compris. On arrête tout !

- Bah ouais mais...

Je ne l'ai pas laissé finir. J'ai claqué la porte, je suis retourné dans mon lit, j'ai essayé de fermer les yeux. J'avais envie de m'endormir.

Et doucement, il a frappé à la porte.

J'ai essayé de faire abstraction.

Je me suis concentré.

J'ai pensé à la manière dont tout avait commencé. 

Jour d'ennui aux puces.

Rien qui ne m'intéresse.

Juste le plaisir de la balade.

Et là, la  petite lampe orientale, tout droit sortie des milles et une nuit, une lampe qui pourrait me rapporter un petit quelque chose au Boncoin.

Je n'ai pas hésité, je l'ai acheté.

Un peu de poussière, je souffle dessus, je frotte.

Et c'est là que le génie est sorti.

On s'est d'abord regardé sans rien dire. Un peu gênés. Je me demandais ce qu'il foutait dans ma lampe. Avant de comprendre ce qui venait d'arriver. Il m'a remercié, il m'a dit qu'il était enfermé depuis des années, qu'il était désormais à mes ordres, que je pouvais lui demander tout ce que je voulais.

TOUT.

Alors, j'ai réfléchi.

Longtemps.

J'avais plein d'envie.

Des rêves de gosse, surtout.

Il était pendu à mes lèvres.

J'ai pesé le pour et le contre et puis je me suis lancé.

- Je rêve d'un gigantesque palais chatoyant de mille couleurs et des fontaines partout et des femmes lumineuses aux formes enivrantes dansant au rythme des chanteurs qui donneraient une ambiance de fête à ce royaume enchanté avec aussi un zoo tropical et des jeux vidéos dans une salle de cinéma HD mais sans projecteur 3D parce que ça me fait loucher et une porte qui permettrait d'être livré à domicile sans jamais avoir à se déplacer et...

- Attends, attends, attends...

Il est parti chercher une feuille et un papier.

- Tu peux répéter, s'te plait...

Je ne savais plus par où commencer. Il m'avait coupé dans mon élan, ce con.

- Ben, un palais....

- Ok, mais quelle taille le palais ?

- Ben... euh... grand.

- Un... grand... palais... Ok. T'as une idée précise de la surface où je fais comme je veux ?

- Je sais pas...

- Non parce que si je fais un truc que t'aime pas et qu'il faut recommencer...

Je ne savais pas quoi dire. J'attendais le claquement de doigt, la magie qui opère, le palais qui apparait. Les danseuses, la musique...

- Je te cache pas que ça va être chaud... Surtout dans le quartier, c'est petit. Je suis pas sûr d'avoir les autorisations...

- Je comprends pas.

Il m'a regardé comme si j'étais un imbécile.

- Ben, avant de se lancer, faut déposer les status, voir si ça passe. Honnêtement, je suis pas à la place de la mairie mais un palais, comme ça, en plein quartier.

- Mais... T'es bien génie, non ?

- Oui, oui... enfin... oui.

- Ben alors, on s'en fout, tu fais ce que je dis, allez.

Il a pris son air bonhomme, il a dit "bon" et il est parti.

J'ai attendu un peu. Beaucoup. Quand la nuit est tombée, il n'était toujours pas revenu.

En attendant, rien ne se passait.

Et puis, il est revenu, l'air furieux, les bras chargés de revues.

- La prochaine fois, tu me donneras le code parce que là, pardon hein. En plus, ça pèse une tonne ce truc.

- C'est quoi ?

- Des revues. Tu veux un palais, faut qu'on choisisse la déco. On va pas se lancer comme ça. 

- MAIS BIEN SUR QUE SI, ON VA SE LANCER !! MERDE A LA FIN !!!

Il m'a regardé, il était peiné.

- C'est pas pour te vexer. Tu veux un palais, je te fais un palais, ok... Tu veux mettre combien ?

- Bon, j'ai bien rigolé. Merci pour la blague, maintenant, tu vas re...

- Ben, ça va, c'est pour demander. Tu veux pas payer, c'est pas grave, je vais m'arranger.

- Voilà, tu claques des doigts et ...

- Je claque des doigts et ça apparait ?

Il s'est marré.

- Non mais t'as vu trop de films... Tu crois qu'on fait un palais comme ça, toi ? Sans dégager le terrain ? Sans faire les fondations ? On claque des doigts et...

J'étais colère.

- Non mais c'est bon, je vais me débrouiller.

Il est sorti de chez moi.

Tout allait à peu près bien jusqu'au premier coup de marteau piqueur.

 
Maintenant, je l'entends encore tapoter.

Dans un dernier effort, je me lève et ouvre la porte.

- Excuse-moi... Juste.... Où est ce que je dors ?

- Pardon ?

-  T'as pas un endroit, une chambre, je sais pas ? Parce qu'honnêtement, il caille dehors. Et j'ai à peine commencer les travaux. Alors si je tombe malade, dés le premier jour, comment dire, c'est mal parti, hein...

Il a ri.

Aux éclats.

ça m'a énervé.

Je l'ai remis dans la lampe.

Je suis retourné aux puces. J'ai dit qu'il y avait un défaut.

- Ah ? c'est marrant, vous êtes pas le premier q...

J'ai souri poliment, je n'ai même pas demandé d'argent. Je suis juste parti.

J'ai retrouvé mon appartement.

Il était petit.

Ce n'étais pas un palais.

Mais c'était au moins mon nid.

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16 mai 2013

La porte ouverte à toutes les fenêtres

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- MAIS QUEL EST LE CONNARD ?!!

Je ne respire plus. Tant que je ne bouge pas, on ne me voit pas.

- VAS-Y, MONTRE TOI QUE JE VOIS A QUOI TU RESSEMBLES !

S'il continue, il va rameuter tout le quartier. Devant tout le monde, je vais être obligé d'expliquer.

Dire que ce n'était pas ma faute, que je n'ai fait que secouer ma couette.

La soulever, la reposer. Rien de criminel.

- T'AS FAILLI ME TUER, ENFOIRE !!

Je n'avais pas prévu le téléphone.

Je ne savais pas où il était, je ne l'avais pas remis sur son socle. Rien de bien grave, une bête distraction, ça arrive.

- JE TE PREVIENS, SI JE T ATTRAPE, JE TE LE FAIS BOUFFER !

Bien entendu, ça m'a surpris de le voir voler.

Un téléphone sur une couette secouée, c'est toujours une surprise.

- JE SAIS QUE T'ES LA !!!

Avant de secouer, le minimum était d'aérer.

Je n'avais pas prévu la fugue.

Le téléphone s'est enfui.

Et c'est là que j'ai entendu la voiture piler.

- TU M'ENTENDS ?!!

Plus de peur que de mal, heureusement.

- SI JE T'ATTRAPE JE TE CASSE LA GUEULE !

Enfin, la peur, elle reste de mon côté.

Courageusement, je vais me cacher, le temps qu'il se fatigue.

ça peut durer dix minutes ou des heures.

Le mieux serait que je prévienne mon bureau.

Qu'ils ne soient pas surpris que je suis en retard.

Je n'ai plus qu'à prendre mon téléphone....

- J'AI TOUT MON TEMPS, CONNARD !

ça va être une très longue journée...

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02 mai 2013

Pas la guerre

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- N'empêche, c'est impressionnant... Je ne l'avais jamais vu en vrai..

- Et encore là, tu ne vois que le début. Il faut imaginer la suite, tout le monde qui se déshabille, la foule qui se mélange violemment, l'orgie qui dure pendant des jours, les plus faibles qui meurent de fatigue, les accidents, et je ne te parle même pas des maladies parce qu'au niveau de l'hygiène, c'était quand même pas top...

- Mais ils avaient des protections, non ?

- Tu parles. A part des casques et des armures, ils n'y pensaient pas du tout. A la limite, ça faisait partie de la bataille. Tu pars, prêt à en découdre, tu ne te dis pas qu'il faut emporter quelques capotes pour les jours qui viennent.

- Mouais, m'enfin quand tu pars faire l'amour...

- T'y vas la fleur au fusil... 

- Tu vas pas me dire que pendant la guerre de cent ans...

- Pendant la guerre de cent ans, tout le monde se mettait des coups, tout le temps. L'armure permettait de se protéger un peu mais au bout d'un moment, la chaleur aidant, tout le monde se déshabillait, s'oubliait, se vautrait dans le stupre. Tout se réglait à coups de bassin, de déhanché. Et il fallait une belle endurance pour tenir cent ans. Il parait même que les beaux jours, on entendait les Français jouir de l'autre côté de la Manche.

- Tout de même, ça aurait été plus simple de se faire la guerre, non ?

- La guerre, c'est quelque chose d'intime. On se dispute en couple, on se cherche des noises en amoureux, on se fait des coups de crasse, on se promet de se venger, on humilie l'autre mais au moins, on reste ensemble. Je vois pas bien comment transposer ça dans un champ d'amour.

- Ben... Je sais pas... Il suffirait...

- Et puis l'odeur du sang, les armes, les cadavres, merci bien... Parce que c'est sympa de se battre mais après, qui ramasse les morts ? Franchement, imaginer qu'un sang impur abreuve nos sillons, je trouve ça répugnant. Au moins, ce qui coule dans la terre est bien plus fertile. Et pas de cadavre à ramasser. Juste quelques personnes qui repartent en boitant, des douleurs dans le bas ventre, dans le derrière, c'est naturel et ça reste bon enfant. 

- Bon enfant, quand même, faut voir comment ils chargeaient...

- Oui mais ça, c'est l'émotion. La joie de se retrouver dans un champ, de pouvoir batifoler pendant des heures, à pied, à cheval, en char. C'est pas facile de se controler, c'est normal que ça dérape un peu....

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 - Ouais enfin, ce n'est pas non plus la peine de s'en prendre aux animaux.

- Tu sais, la guerre, c'est violent. Vous les romantiques, vous imaginez quelque chose d'érotique, de sensuel alors que sur le moment, pris par le bain de foule, on s'en prend à la première chose qui passe...

- Comme le taureau de Guernica ?

- Ce genre de chose arrive mais...

- Je trouve ça dégueulasse. Je préfèrerais encore que les gens se battent...

- T'es jeune, c'est pour ça. Et puis, tu sais, tout le monde ne participait pas.

- Ah bon ?

- Ben oui. Les chefs par exemple, ils étaient souvent en retrait. Napoléon, par exemple, il préférait mettre sa main dans la popoche...

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- ça me dégoute...

- Parce que t'es sensible...

- N'empêche, je me demande ce que serait le monde si les hommes ne se faisaient pas tout le temps l'amour...

- Bof, ce serait différent, c'est sûr... Mais est-ce que ce serait mieux ?

 

Posté par Ranx2 à 18:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]

04 février 2013

Cent fois sur le métier...

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- Et toi, tu travailles dans quoi ?

Je déteste cette question. Je déteste ce qu'elle sous-entend quand mon interlocuteur a passé le quart d'heure précédent à m'expliquer qu'elle pilotait des A320 ou opérait à coeur ouvert. Cela sonne comme un concours. Celui qui aura le plus beau métier. Je ne suis pas de toute façon pas dans la compétition. Et puis, à chaque fois, c'est l'incompréhension.

- Oh moi, c'est plus simple, je suis dans l'animation.

Ils auraient aimé rencontrer un collègue de pilotage, un confrère de chirurgie avec qui ils auraient débattu pendant le reste de la soirée des dernières conventions en règle ou les normes européennes. Au lieu de ça, ils tombent sur moi. Le gars de l'animation. Je ne sauve personne, je transporte personne. En cas de guerre, je ne serais pas d'une grande utilité. Remis de sa déception, l'un d'eux essaie d'être compréhensif.

-  C'est dur comme métier, non ? Moi, je l'ai fait pendant mes études, ça m'a cassé le dos. Je transportais des palettes, je restais debout toute la journée. Sans compter les déguisements ridicules et les clients qui se croient tout permis. Je me souviens d'une fois, je pilotais un petit Airbus et la veille, je tenais un stand fromage. On vendait du brie. Ça sentait pendant tout le voyage. Mes copilotes se sont bien foutus de ma gueule.

- Oui mais en même temps, vous avez des prix, non ? C'est quoi ? 20 pour cent sur le saucisson ?

Ils imaginent la prochaine foix qu'ils feront leurs courses, le caddie rempli de fromage frais, tombant par hasard sur moi qui fait la promo de la mimolette. Allez, mesdames, on goûte, c'est gratuit, c'est offert. Un petit morceau, monsieur ? Tiens, qu'est ce que vous faites là ? Pas trop dur le décalage horaire ?

- Et tu peux en faire profiter les copains ?

Le chirurgien voudrait des ristournes. Il est temps de le décevoir.

-  Je fais pas de l'anim' de supermarché. Je fais de l'animation pour enfants.

-  Ah ouais, c'est chaud, ça...

Tandis que le pilote parle comme un ado de quinze ans, sa femme se réveille.

-  Moi aussi, j'en ai fait plein quand j'étais petite. Je me souviens d'un animateur, François  il s'appelait, on était toutes amoureuses de lui. J'adorais les colonies. Ça doit être trop cool d'y travailler. J'ai toujours aimé les voyages.

Petit regard à son mari.

-  C'est comme ça, qu'il m'a séduite.

Enamourée, elle lui presse le bras tandis que lui n'apprécie pas vraiment la comparaison.

- Ouais, enfin, entre s'occuper d'enfants et transporter du bét...  des passagers, ce n'est pas la même chose. Le prend pas mal, hein. Je juge pas ton boulot mais bon, entre nous, dans les avions, y a quand même une part de responsabilité...

- Ben lui aussi si y a un môme qui se noie...

- Mais c'est pas pareil, arrête...

Ils sont prêts à s'engueuler. Comme une vieille rengaine qui revient à chaque sujet. Afin de calmer l'atmosphère, elle préfère reprendre sa pose de semi-morte qui cherche un début d'idée en fixant le vide. En une seconde, elle est revenue au stade décoratif. Le chirurgien, lui, ne me lâche pas du regard. 

-  Mais...  T'es pas trop vieux pour ça ? Je veux dire, t'es quoi ? Dirlo ? Tu t'occupes de la compta ? Tu t'occupes pas des enfants, quand même ?

Il plisse les yeux, imprime mon visage. Le jour où je passerais dans Faites entrer l'accusé, il pourra dire « je le savais ! ».

« Dans le centre, c'est la stupéfaction. Cet homme si calme au regard si doux cachait un monstre à l'intérieur de lui. Les enfants vivaient sous le régime de la terreur. Certains sont encore aujourd'hui traumatisés. Pourtant, des plaintes, le ministère de Jeunesse et Sports en a reçu beaucoup. Jusqu'à trois mille par an. Mais l'institution restera sourde jusqu'à ce que la volonté d'un homme mette fin au triste record de l'ogre des centres aérés ».

Bon, je crois qu'on s'est mal compris. Avant que la femme du pilote nous régale avec des anecdotes de course en sac, je dissipe le malentendu.

- Non pas cette animation.. Mais plutôt dans le dessin animé.

Le pilote et le chirurgien n'y comprennent plus rien. La femme du pilote, elle, formule un « ah » muet. Elle vient de comprendre. Et dans sa tête, c'est toute une malle aux trésors qui s'ouvre. Elle revoit Candy, Albator son premier amour, Lady Oscar et quelques autres. Elle a le sourire de ceux qui se rappellent de leur enfance. Mais d'un coup, son visage se fige. Un courant électrique vient de passer. Elle a une réflexion.

- Mais, ça existe pas... Si ?

Si je dis oui trop vite, elle va se mettre à douter et me demander pour le père Noël et la petite souris. Et si, pendant toutes ces années, on lui avait menti ? Et s'ils existaient vraiment ?

- Je comprends pas ton boulot ? C'est le fromage, les enfants, le dessin animé ?

- Le dessin animé. Mais généralement, on parle d'animation. C'est pour ça, en fait..

Le pilote retient un petit air rigolard. Lui qui risque sa vie à chaque vol déjeune avec un Bisounours. Il me regarde mieux, m'imagine en Groscalin.

-        Mais... Tes enfants savent ?

-        Ben... oui.

-        Et ils en pensent quoi ?

Je ne comprends pas la question. Que mes parents aient un avis, à la rigueur, mais mes enfants...

-        Ils sont plutôt ravis.

Le chirurgien est dégouté. Lui qui ne peut jamais raconté ses opérations à table, qui ne passionne personne avec ses tromboses à opérer d'urgence, voilà qu'il rencontre un pauvre type qui parle dessin animé avec ses enfants. Moins d'étude pour plus de succès, la vie est vraiment injuste. Heureusement qu'il reste l'argent.

-        En fait, tu bosses sur Pikachu...

Je vais y aller lentement sans quoi je risque de les perdre.

-        Oui, enfin non...

ça y est, je les ai perdu.

-        Je bosse sur différents genres. Des trucs français surtout.

-        D't'façon, la télé, pour les enfants, c'est hyper violent. C'est pire qu'à mon époque.

Et voilà, je suis dans le banc des accusés. Tout le monde me scrute. Qu'avez vous à répondre à la cour ? Rien, le mieux est de laisser continuer.

-        Nous y avait les chevaliers du Zodiaque et Dragonball. Ça se battait mais c'était gentil. Alors qu'aujourd'hui, pardon hein, mais je laisserais pas mon gosse devant la télévision.

C'est vrai. Son gosse est vissé sur la tablette graphique, depuis deux heures qu' il navigue sur internet. Depuis un moment, je l'observe en train de massacrer des foules au lance flammes.

-        Et puis, je sais pas. C'était mieux. Moi, par exemple, j'adorais Ken le Survivant.

Je n'ai pas envie d'en rajouter. Je ne veux pas dire qu'aujourd'hui les dessins animés, c'est un peu Martine et le Petit Nicolas. Qu'on ne s'envoie plus des coups à faire exploser les montagnes. Qu'on ne crève plus les yeux de ses adversaires. Que les dessins animés violents ne sont plus dans les cases jeunesse. C'est un débat sans fond. Autant ne pas m'y mettre.

Dans son coin, la femme du pilote retrouve le sourire.

-         Mais alors, tu dessines ? On pourrait avoir un autographe.

-        Ben non, je ne sais pas dessiner...

Déception.

-        Tu fais quoi alors ?

-        Je lis des histoires... Des histoires qui deviendront des dessins animés.

-        Mouais... Et t'as fait des études pour ça ?

La question lancée l'air de rien. Oui j'ai fait des études. Pas comme ses sept ans de médecine. Moins peut-être.

-        J'ai étudié, oui...

-        Mais... dis-moi... Parce que, moi, ça m'intéresse... Comment on garde son âme d'enfant ?

Tout le monde la dévisage. Je vais prendre mon temps, expliquer patiemment, utiliser des termes simple. Je bois un verre avant de me lancer. Et je sais déjà, devant leur incompréhension, que la nuit sera longue ou, plus sûrement, qu'ils en auront marre rapidement et qu'on changera de sujet en deux temps trois mouvements. Je ne serais dés lors qu'une vague anecdote à raconter aux collègues autour d'un café quand on n'a passer le sujet du programme de la veille et qu'on n'a plus rien à se dire.  

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31 janvier 2013

Le calme avant la tempête

 

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 Ici, rien n'a changé. A part Mémé qui tricote son filet, tout le monde a le nez dans sa soupe. L'ambiance est toujours lourde. Limite si on me lance pas un regard en coin pour voir si j'ai pas fui. Seule Mémé me sourit. Elle sourit tout le temps. Elle a le visage bloqué.

- Et les études, alors ?

- ça marche, Mémé, ça marche. 

Mon frangin glousse dans son assiette.

- Tu parles... Comme si y avait besoin d'aller à Paris...

- Comment ? J'ai pas entendu.

- Ton frère a raison, qu'est-ce t'es allé fout' dans cette ville ? Des marchés, y en a pas ici ?

- Papa, je t'ai déjà expliqué, les études de marché, ça n'a rien à voir...

- Moi, ce que j'en dis, c'est que c'est de la connerie. Un point c'est tout.

Ambiance. Tout le monde a remis le nez dans son assiette. Sauf Mémé. Pour passer le temps, j'ai fait le décompte de ses dernières dents.  Et je me suis dit qu'il est temps de prendre un peu de courage. Après tout, je ne suis venu pour ça.

- A propos d'étude, j'en ai fait une sur ton commerce.

Mon père a tourné la tête lentement.

- Enfin, notre commerce... puisqu'on fait ça en famille.

Mémé a hoché la tête. Pas sûr qu'elle ait compris mais en tout cas, son enthousiasme fait plaisir. Les autres ont tiré une tête de plomb.

- Je suis parti de notre petite activité et je me suis dit... pourquoi pas l'élargir.

Mon idiot de frangin s'est esclaffé.

- Tu veux qu'on fasse des plus grands bocals ?

- On dit des bocaux...

- On dit comme je veux !

- Bon... Je  parlais d'élargir notre zone de commerce... Pêcher des poissons, c'est bien... Mais ce serait mieux si on pouvait les manger...

Mon père a essuyé la soupe qui restait sur sa barbe avant de me jeter un oeil noir. Pépé, lui, s'est remis à écraser le pain pour en faire des petites miettes, comme d'habitude. 

- On pourrait se lancer dans le poisson frais. Y a un marché pour ça à Paris, un peu partout d'ailleurs. ça s'appelle le sushi. C'est juste du poisson cru et... 

- Ton sushi, tu peux te le mettre au cul. C'est des trucs de sauvages ! Ici, les poissons, on les pêche pas pour manger, on les pêche pour regarder ! On est dans le poisson rouge depuis des générations, on a toujours été alors c'est pas un petit con de parisien qui va nous dire quand faut arrêter ! 

Mon frère s'est étouffé de rire en aspirant sa dernière gorgée. Même sa morve tentait de prendre la fuite.

- A la mort de ta mère, je me suis pas méfié. Pourtant, elle m'avait dit que t'étais spécial. Parait qu'à la pêche aux canards, tu t'es mis en tête d'en faire un élevage... 

- Papa, on va pas revenir dessus...

- Des canards en plastique, on aurait eu l'air beau, hein ?!

Il se tourne vers Pépé et se force à rire. 

- ça va, j'avais trois ans, y a prescription.

- Te la joue pas avec tes mots compliqués ! Ici, on est dans le poisson rouge et puis c'est tout. Ton frère, y a fait des bocals comme personne...

- Des bocaux, papa...

- Pépé, il est dans le granule depuis sa petite enfance. Tu veux lui retirer le pain de la bouche, c'est ça ? 

- Mais non mais faut évoluer...

- Ah ouais ? Et qui c'est qui va les nourrir tes sushis quand tu les auras mangé ?

Tout le monde se fout de moi. Même Mémé qui n'a pourtant pas changé d'expression.

- Et Mémé, elle fait des filets jolis comme tout. Et toi, tu veux qu'elle abandonne la résille pour apprendre le harpon ?

- Non mais...

- Et crois pas être le seul, hein ! Pierrot, c'est pareil. Tout comme toi. Son fils est monté à la ville, il s'est monté la tête et résultat, il veut plus reprendre les cochons dindes. Soit disant, c'est passé de mode. Monsieur préfère se lancer dans l'écran tactile. Il fait des applis... Je t'en foutrais, moi, des applis  ! 

- On peut discuter sans que ce soit vulgaire...
- JE DISCUTE COMME JE VEUX ! CHUIS CHEZ MOI ICI ! MERDE !

Personne n'a osé bouger. Quand mon père a ses crises, mieux vaut ne rien faire. Il fait quelques tours sur lui-même, il se calme, il se reprend.

- Et Serge, pareil. Son fils veut plus donner de ballons aux enfants. Il est comme toi, il voit plus grand. Il rêve de voyage. Soit-disant les ballons, ça consomme peu et ça transporte loin.

- Papa, je suis désolé mais le monde change...

- Le monde change tout le temps mais nous on reste les mêmes. On pêche des petits poissons pour les enfants. Qu'est-ce qu'ils auraient si on était plus là ? Juste la télé ? Et ben merde, c'est un sacré monde si y a pu que ça...

- Y a pas que la télé. Y a internet aussi... 

- Si le poisson te dégoute, t'as qu'à faire tes trucs ailleurs. On a pas besoin de faire des études, nous. Suffit juste d'un sourire pour voir que ça marche.

Le silence est retombé. Pendant le reste du repas, plus personne n'a parlé. ça été comme ça pendant tout le week-end. Je suis parti sans me retourner. Eux ont fait comme si je n'étais pas là. Parfois, un regard avec l'air de se demander qui j'étais. Je suis parti. Personne ne m'a accompagner. Et dans la famille, je sais une chose, demain, tout sera oublié. 

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30 janvier 2013

Sauver ou périr

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- Ce qui s'est passé c'est qu'un type vous a appelé d'en bas et que vous avez pas répondu. Après, il est rentré dans l'immeuble, il a tapé un bon quart d'heure. Au téléphone, vous décrochiez pas non plus alors il s'est inquiété, il est venu nous voir pour nous demander si on vous avait vu. Moi, je vous connais pas trop alors j'ai dit que je savais pas.

Il a eu peur pour vous, apparemment, il vous arrive tout le temps des trucs.

J'essaie de reconstituer la scène afin de mieux comprendre.

- Vous avez reçu des menaces ?

- Ben... non...

- Non parce qu'il disait que vousétiez en danger. C'est pour ça qu'il a appelé les pompiers. Pour être sûr que vous étiez pas mort, vous voyez ?

Je vois à peu près. Il m'arrive souvent des trucs, certes. Mais rarement, je frôle la mort. Au pire, je la croise comme tout le monde. Ici ou là, elle passe prendre un proche. Mais entre nous, c'est "bonjour, bonsoir", pas plus. 

- C'est à cause du reportage, hein ? Vous avez rencontré des mafieux, non ?

- ...

J'essaie de m'imaginer en Tintin des temps modernes. Seul dans mon appartement, le quartier quadrillé par un commando près à faire feu sur la façade de mon immeuble. Heureusement, Milou a appelé la cavalerie. Don Corleone et ses sbires ont pris peur. La vie n'a tenu qu'à un fil.

En même temps, y a un truc qui cloche : je ne suis pas journaliste, je ne démantèle aucun réseau, et même, mon quotidien n'est peuplé que de petits trucs de bureau.

- Enfin, plus de peur que de mal puisque vous êtes là.... Tout est rentré dans l'ordre comme on dit...


Je quitte le café et ses phrases toutes faites. Je retourne chez moi. J'attrape la carte, compose le numéro.

- Pompiers de Paris, j'écoute ?

- Oui, bonjour, j'appelle parce que vous êtes passé dans mon immeuble tout à l'heure...

- A quelle adresse ?

Je la lui donne.

- Ah oui, je vois. Ce con était même pas là !  

- Oui, je sais. C'est normal.

- Pardon ?

- Dans la précipitation, vous vous êtes gourés d'appartement...

- Hein ?

- Vous avez eu à coeur d'entrer par la fenêtre, de défoncer mon plan de travail et de voir qu'il n'y avait personne. Il faisait beau, je suis sorti. Si j'avais su, je vous aurais attendu... Merci pour la carte d'ailleurs, sans cela, j'aurais cru avoir un voleur distrait.

- Et votre voisin ?

- Il était sorti aussi... Il va bien. Je crois qu'il a oublié d'aller bosser.

- Ah bon... 

- Oui, quand il a pas envie, il prévient personne.

- On peut dire qu'il fait le mort.

- Voilà...

Ce petit moment de complicité passé, je raccroche et observe les dégâts. 

Finalement, le barman aura un peu raison.

C'est vrai qu'il m'arrive souvent des trucs spéciaux.

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27 janvier 2013

Plein les yeux

J'approche du serveur et prends mon petit air de chien mouillé. Il comprend aussitôt.

- Deuxième à droite....

M'y voici.

Je suis pressé.

Tiens, ils ont changé l'urinoir.

Classe. Moderne. Design.

Je ne pensais pas qu'on s'y pencherai un jour mais voilà, c'est fait, l'urinoir du futur est là.

J'ai presque envie de rester sans rien faire, juste à l'admirer.

Il faudrait que je sautille pour faire passer l'envie.

Si quelqu'un entre, je prendrais l'air du type qui admire.

Je suis un esthète.

Un connaisseur.

Un passionné des urinoirs et fontaines.

Fontaine.

Je peux plus me retenir.

Il y a urgence, il faut que j'inaugure, que j'expérimente.

L'urinoir est un peu surélevé, ce n'est pas pratique.

Je me mets sur la pointe des pieds et je donne tout ce que j'ai.

Je n'ai rien vu venir.

Et même, je ne vois plus rien.

J'entends juste la porte qui s'ouvre.

- Eh, ça va pas de pisser dans le sèche-main ?!

Je retire mes lunettes, j'ose à peine les essuyer. Je me retourne.

Les urinoirs sont derrière moi.

Il faut que je m'essuie le visage, que je prenne un air digne et que je sorte avant que mon témoin raconte la scène.

Personne ne doit savoir.

Jamais.

Il n'y a qu'à toi que je peux en parler, journal.

Tu es le seul à connaitre cette anecdote.

Et promis, ça restera entre nous.

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24 janvier 2013

Nous vous remercions d'avoir choisi AIR CONNARD

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C'est un classique : je n'ai pas de place. Je plie un peu mes genoux mais ce n'est pas suffisant. Le mieux serait que je passe une jambe autour de mon cou, que je m'assoie sur l'autre et que je reste deux heures dans cette position...

Non, ça va pas être possible. Heureusement, je suis à la seconde rangée. Et à la première, il n'y a personne. Autant m'y installer.

- Si vous souhaitez utiliser cette rangée, ce sera 50 euros de plus, monsieur.

Il est arrivé avec cet air sournois du majordome qui veut vous faire payer de vous rendre service dans SON avion.

-... C'est une blague ?

- Non, c'est le règlement, si vous prenez cette place, vous payez plus cher. Vous réglez par carte ou en espèce ?

Je ne dis rien. Je retourne dans ma rangée me tordre dans tous les sens tandis que le chef de bord, fier de m'avoir remis à ma place, commence à expliquer les mesures d'urgence en cas de dépressurisation.

Pendant un temps, je rumine mais je prends sur moi.

J'essaie de voir la vie du bon côté. Nous ne sommes que deux dans ma rangée. Un fauteuil nous sépare. C'est le grand luxe.

Je peux à peu près regarder ma série en oubliant que mon ordi me rentre dans le ventre.

Tout cela est presque parfait.

Jusqu'à ce qu'un type s'installe devant moi, en inclinant son siège. 

Je choisis la voie diplomatique :

- Excusez-moi, ça ne vous dérangerait pas de changer de fauteuil ? En vous mettant au milieu, vous pourrez allonger vos pieds et incliner votre siège sans gêner personne. Là, pour le moment, j'ai un peu du mal à respirer. 

Clair, net, précis. En un mot, efficace. Il va dire "Oui, bien sûr, votre remarque est frappée du bon sens, excusez-moi, comment n'y ai je pas pensé plutôt" et nous reprendrons ce vol comme si de rien n'était.

- Ouais, non, en fait chuis bien là.

Et il incline un peu plus son fauteuil, ses cheveux caressant mes narines.

ça va pas être possible.

Où est ce majordome quand on a besoin de lui ?

Je prends sur moi mais c'est trop, il faut que je me fasse violence.

Alors je pousse franchement (-mais un petit peu-) le siège de mon nouveau voisin.

Aucune réaction.

J'hésite à me lever, à l'attraper par le col pour lui casser franchement sa gueule , à lui donner des coups d'extincteur tout en l'étranglant avec la ceinture de sécurité.

Je suis un vrai fauve.

Dans ma tête.

J'ai peur de déranger.

Et puis, si de cassage de gueule en roulade, on se retrouve dans le cokpit, on risque de frôler l'accident d'avion.

A cause d'un siège, ce serait bête.

Alors, je ne dis rien. 

je bous simplement. 

Jusqu'à l'intervention de Jeeves.

- Monsieur, à cette place, c'est 50 euros de plus....

Mon voisin tente de négocier. D'abord gentiment. Puis, il crie au scandale. Il menace. Mais rien à faire. Le commandant de bord reste de marbre. Aboule les 50 euros ou dégage. Finalement, mon voisin retourne à sa place, la queue entre les jambes. Je découvre qu'il est de l'autre coté, au deuxième rang.

Arrivé à sa place, mon voisin se contorsionne nerveusement. Sûr qu'il rêve de cassage de gueule, de siège plus grand, de liberté. En attendant, il tente de se mettre comme il peut.

Jusqu'à ce qu'une grosse dame s'installe devant lui.

Elle incline son siège, lui touche l'arète du nez.

Elle va réduire son espace vital pendant quelques instants.

Le temps que les toilettes se libèrent.

Et ce sera la première d'une longue liste de passagers.

A croire que tout le monde a envie de ce siège.

Juste devant lui. 

Il se retiendra pendant tout le voyage.

Et moi, je me dirais que la vengeance peut être bonne comme un plateau repas.

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12 décembre 2012

Blanche neige et l'association des sept nains fan de pioche

 

Kristen-Stewart-in-Snow-White

Du symbole comme s'il en pleuvait. Et non, ce n'est pas Marion Cotillard

C'est une réflexion que je me suis faite en découvrant le film "Blanche Neige et et le chasseur", sorte de long clip à la Laurent Boutonnat avec Kristen Stewart dans le rôle de Tristana. 


Comment sept nains se sont retrouvés à vivre ensemble en ces temps médiévaux ?


D'après ce que j'en sais, à l'époque, il n'existait pas de réseau social.

Pourtant il n'est pas évident de trouver sept amis barbus ayant la même taille et la même passion, désirant vivre ensemble sous le même toit afin d'aller dans un même élan donner des coups de pioches contre les parois d'une grotte.

Ou alors, on nous aurait menti.

En ces temps reculés, quelqu'un avait déjà inventé un facebook des nains.

Chacun avait sa fiche technique, avec sa photo dont on ne voyait que le haut du bonnet.

Un coup d'oeil sur les passions.

Simplet like "Les coups de pioches" / "Les chansons simples" / "la colocation" / "Les gens qui ne jugent pas" / "Les baisers sur le front"/"vivre dans la forêt"

C'est peut-être aussi simple que cela.

Chacun s'est rendu compte qu'il avait la même passion que les autres.

Le même plaisir de vivre isolés entre hommes de petites tailles.

Et puis l'un s'est décidé à créer un évènement.

Comme une carte d'invitation au gouter pour les grands (mais des grands de petites tailles).

"Pioche party pour toute la vie au fond des bois (si ça te tente, rejoins-moi)"

Dormeur y participera peut-être.

Voilà, tout s'explique.

Maintenant que j'ai compris, je peux retourner au film.

Une reine se divise en corbeaux.

Je-Je-Suis-Libertine monte à cru un cheval blanc. 

Et tout est filmé au ralenti.

Bref, le temps de la réflexion, j'ai perdu le fil.

Pas grave.

De toute façon, Aïli, Aïlo, je repars au boulot.

Blanche-Neige-le-film-qui-n-aime-pas-les-nains_portrait_w532L'un des types n'a pas compris l'annonce. Sauras-tu le retrouver ?

 

Posté par Ranx2 à 20:23 - Commentaires [5] - Permalien [#]

10 juillet 2012

Stagiaire de rue

pic_1177651480

 

- Et pourquoi tu veux faire ça exactement ?

- Ben... Disons que j'ai envie de me poser, d'observer le monde, de le comprendre. Et puis je suis jeune. J'ai pas envie d'être dans un bureau, d'avoir un train-train aliénant. Tout le monde suit la même ligne. Moi, c'est pas mon truc.... Je sais pas si je suis très clair...

- Si si, pas de problème. Mais pourquoi moi ?

- Ben, j'vous connais...

- Tu peux me dire "tu"...

- Bon, je TE connais.  Je passe souvent ici. Et je sais que les gens t'apprécient. Qu'ils sont pas là à se demander qui t'es. Tu fais partie du quartier. T'es reconnu. Et puis... C'est con, hein, mais j'ai l'impression que tu fais pas ça que pour l'argent...

- Non, c'est pas con, c'est vrai...

- On sent qu'y a une envie de contact. C'est pas juste la main tendue. C'est plus que ça. Et ça, ça m'attire.

- Ben t'es le bienvenu...

- C'est vrai ?

- Ouais, ouais...  Tu peux commencer maintenant si tu veux...

- Plutôt demain si ça dérange pas...

- Demain c'est bien... 

- Faut que j'amène quelque chose ?

- Je sais pas... Des craies. Comme ça, on pourra marquer un message.

- Et je suis hyper bon en dessin.

- Ouais enfin, on n'en fera pas trop... Je voudrais pas saloper le trottoir.

Le lendemain, j'arrive avec une boite de craies. Lui est déjà là, impatient.

- J'ai apporté des...

- Tu veux un café ?

- Ben, j'ai déjà pris un petit..

- On s'en fout. On va s'en jeter un. Je démarre pas la journée sans café.

- Et mes craies ?

- Tu les poses, elles vont pas s'échapper.

 Sans m'attendre, il file en face. Sur le comptoir, le patron a déjà posé deux cafés avec le Parisien du jour. Ils se serrent la main, discutent du match d'hier, se charrient sur des petits trucs. Quand il fait mine de compter sa monnaie, le patron l'envoie gentiment bouler. Comme tous les jours.

- Msieur Dames, bonne journée...

- Et bon courage, surtout...


Nous retrouvons le pavé. La journée peut commencer. Il prend une craie blanche, marque "A votre Bon Coeur. Merci" et observe ma réaction.

- C'est bien, hein... Mais c'est un peu... classique.. On pourrait... Je sais pas...

- Ben dis...

- Changer de couleur par exemple. Faire un truc plus flashy. Et puis rajouter de l'humour. Trouver quelque chose qui fasse sourire. "A vot'bon foie"...

Son visage se décompose, je suis en train de le perdre, il faut que je rattrape ma connerie.

- Je dis ça, je sais pas...

- Et ben quand tu sais pas, tu dis rien, d'accord ? Les gens, ils passent, ils ont pas le temps. Faut aller à l'essentiel. Marquer les esprits.

- Ouais, je comprends, c'est juste que...

- Et les couleurs, qu'est-ce que tu crois ? Si je fais un bel arc en ciel, tout le monde va se dire que j'ai le temps de m'amuser. ça fait sérieux, un arc en ciel ? 

- Non mais...

- Attention, je dis pas qu'il faut faire triste. Faut que ce soit joyeux mais pas trop. C'est pour ça, le blanc c'est bien, ça marque, c'est propre. Les gens se sentent pas déprimés. Tu comprends ?

- Ouais, enfin, j'avais pas vu...

- Bon, on continue la discussion ou on s'y met ?

La journée passe, monotone. Les gens ne s'arrêtent pratiquement jamais. Ceux qui le connaissent lui lance un petit sourire. Les pièces tombent parfois. Que de la menue monnaie. J'ai l'impression que les heures durent des plombes. Je suis pas sûr d'être totalement à ma place.

- C'est normal, c'est ta première journée. Demain, ça ira plus vite.

Le lendemain, je traine des pieds. J'arrive tard, peu motivé.

- Ton réveil a pas sonné ?

- Ben, je l'ai pas branché.

- Et tu comptes démarrer ta journée quand on sera tous couchés ?

- ...

- Non mais tu crois quoi ? Que les gens vont t'attendre pour te donner une pièce ? Qu'ils vont la laisser dans un coin pour quand mossieur sera réveillé ?

- ...

- Si tu veux voir le monde, faut te lever avec lui. Avant, même. Sinon, je vois pas bien ce que tu vas observer...

- ...

- Allez, fais pas la gueule, ça va mettre une mauvaise ambiance.... Café ?

- Non merci...

- Tu sais quoi, rentre chez toi, tu me déprimes...

- Vous... vous me virez ?

-Non mais... reviens demain quand tu seras de meilleure humeur... Parce que là, franchement, travailler dans ces conditions...

Je profite de ma journée. Enfin je peux bouger, déambuler, observer la foule, repérer les tiques nerveux, les expressions qui trahissent une émotion. Les gens qui s'ennuient, ceux qui s'aiment, ceux qui en ont marre de visiter. J'apprends beaucoup, j'apprécie énormément.

Le lendemain, j'arrive tôt. Il est déjà là. A son regard, je comprends que quelque chose ne passe pas.

- T'as pas quelque chose de plus propre ?

- Ben si mais...

- Faut que tu te changes parce que là, franchement, ça fait négligé...

- Je voulais pas...

- Faut que tu sois présentable. Si t'es pas propre, les gens t'acceptent pas. Tu comprends ?

- Oui mais je pensais...

- Faut pas penser, faut écouter. Mets des vêtements propres. Si c'est pas pour toi, fais le au moins pour moi...

La journée se passe, longue, très longue. Parfois, on se dit rien. Parfois, j'essaie d'échanger des idées. Je lui parle des bouquins que j'ai lu, ceux qui m'ont donné envie d'être là. Je lui expose ma philosophie. Je sens bien qu'il s'en fout. Je repère les nouvelles têtes, les styles originaux. Lui comptabilise ceux qu'il connait. Les habitants du quartier qui partent au boulot, ceux qui s'arrêtent le midi au bar d'en face. Il m'avoue même qu'il ne part jamais tant que tout le monde n'est pas rentré. ça le rassure. Les autres, les touristes, les gens de passage, ça ne l'intéresse pas. 

Le lendemain, j'ai mis une cravate pour la blague. Je me suis fait engueuler.

Le jour d'après, j'ai amené ma guitare. Pour m'exercer autant que pour faire passer le temps. J'ai attiré quelques regards, échangé plusieurs sourires. Certaines personnes se sont même arrêtées pour m'écouter. J'ai trouvé ce que je cherchais. Un petit moment gratuit à partager.

Lui, par contre s'est désolidarisé. A un moment, il s'est levé pour aller boire un café. J'ai reçu quelques pièces, et même des grosses. Pourtant quand il est revenu, il semblait énervé. Il a pris une craie blanche, il a dessiné un camembert.

- Non mais vous les jeunes, faut tout vous apprendre. Regarde, ça c'est la journée. 

Il a rempli un bon quart de craie rouge.

- ça c'est le temps que tu passes à chanter. Les gens t'écoutent, ils sont sympas mais ils font rien et ils bouchent la vue.

Une autre craie, jaune, cette fois, pour le reste.

- Et ça, ce sont les gens qui s'arrêtent pas. Ils donnent mais ils s'arrêtent pas, tu comprends ?

- Euh...

- Comme ils s'arrêtent pas, ils font de la place. Résultat, tout le monde voit qu'on fait la manche, tout le monde peut donner.

- ...

- La vue est pas gâchée, le travail peut continuer.

- Non mais...

- Faut que tu penses "rendement". Avec ta guitare, c'est joli mais ça me casse les oreilles. Et le premier jour, tout le monde va donner mais demain, ceux qui sont déjà passés, tu crois qu'ils vont encore s'arrêter ?

- Non mais...

- Tu vois, il faut que tu penses à plus long terme. Et puis, tu connais quoi, dix chansons. Tu crois que ça va leur plaire d'entendre toujours la même chose ? Même le patron en face m'a fait des remarques alors après deux jours, je t'explique pas...

- Oui mais j'ai eu beaucoup de monnaie.

- Fais les compte. Moi, ils donnent peu mais ils donnent souvent. Toi, attends la fin de la semaine, tu verras...

Je n'ai pas fini la semaine.

J'ai déserté mon coin de rue.

J'aurais du le prévenir ou lui dire en face. 

Mais j'en ai pas eu le courage. 

Un matin, je me suis simplement pas levé. 

J'ai évité le quartier pendant des années.

Et un soir, dans une autre rue, je l'ai croisé.

- Tiens ! Si je m'attendais...

- Ben ? T'es plus dans le même quartier ?

- Tu parles, ils m'ont viré. Par devant, c'était grand sourire et tout mais dés que j'ai eu le dos tourné... Et puis, le coin a été racheté. C'est plus les mêmes gens. Alors forcément, les commerces ont bougé. Et moi, j'ai fait parti de la charrette. On m'a demandé d'aller ailleurs. A mon âge, chercher une place, t'imagines ?

- Et ça va, c'est pas trop dur ?

- Bah, comme partout.... Enfin, c'est vrai qu'en ce moment... Et toi ?

- Ben rien... Enfin si, je travaille...  Dans un bureau.

- ça m'étonne pas...

- Quoi ? 

- La première fois que je t'ai vu, j'ai su... 

- Quoi ?

- Pour la rue. T'as pas le profil.

 

Posté par Ranx2 à 14:31 - Commentaires [5] - Permalien [#]



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