crevette domestique

19 avril 2014

L'ascenseur pour le futur

 

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- Mais sinon, t'es content de ton appartement ?

- Nooon. Il est petit, mal aéré, à peine éclairé. Et j'entends les voisins quand ils...

- J'ai compris...

- ...ronflent. Le quartier est dangereux. On a déjà trois blessés dans l'immeuble cette semaine. Bon, c'est moins que la semaine où le voisin du dernier étage a voulu se suicider au gaz.

- Ah merde...

- T'en fais pas. Il n'a que des plaques electriques. Il a laissé cramer un truc pendant des heures, ça a fait une fumée noire qui a intoxiqué tous les derniers étages du quartier. Franchement, on a ri comme des baleines même si on ne respirait plus. Bref... Bon, y en a un qui s'est énervé, qui a tiré sur tout le monde. Mais si on commence à se prendre la tête, en se disant que le monde est dangereux, on ne sort plus jamais...

- Mais tu veux pas déménager ?

- T'es fou ?! Simplement parce que mon appart est moche, qu'il pue, qu'il fait froid et qu'on y meure facilement ? Franchement, même s'il y avait des rats (enfin des gros rats, hein, parce qu'il y a des rats, ils font du bruits, ils rongent tout, ils laissent des crottes et ils dorment dans mon lit (parfois ils me réveillent quand ils font leur toilette sur ma tête) mais franchement, si à chaque fois qu'on voit des rongeurs, on doit déménager alors vraiment autant vivre dans un bunker. Surtout que les rats, c'est affectueux et ça termine mes déjeuners), mon appart, je le quitterais jamais. Tu sais pourquoi ? 

Je cherche pendant un moment. Mais franchement, je n'en ai pas la moindre idée.

- Il a un ascenseur.

- Ah ouais...

J'ai l'enthousiasme tiède, ça se voit.

- Ce n'est pas un vulgaire ascenseur. Pas une pauvre boîte avec des boutons qui monte et qui descend. Non, mon ascenseur, il est moderne. 

- Ah... ouais... quand même...

- Tu peux te moquer. Mais mon ascenseur, il fait des trucs que les autres ne font pas.

Je cherche. Longtemps. Mais rien. Je ne vois pas. Alors il prend une grande respiration afin d'expliquer au demeuré que je suis tout ce qu'il fait.

- D'abord, les boutons sont très gros pour les myopes. Quand la porte se ferme, il prévient que la porte se ferme. Et quand on arrive à l'étage souhaité, il dit "la porte s'ouvre". Comme ça, les aveugles peuvent descendre sans risquer d'accident. 

J'essaie de me rappeler la dernière fois où j'ai vu un aveugle se manger des portes d'ascenseur mais je crois que ça n'est jamais arrivé. Ou alors un aveugle distrait qui n'a pas entendu les portes se fermer. Et un aveugle manchot puisqu'il n'a pas le réflexe de mettre les mains devant pour se protéger. Un aveugle manchot et tête en l'air.

- Et ce n'est pas tout.

Il sort de sa poche son smartphone.

- Mon ascenseur a son application.

Il appuie dessus. On attend. un peu. Beaucoup. Son sourire s'efface.

- ça charge....

Un début d'énervement apparait.

- C'est la mise à jour... c'est chiant mais... quand ça marche, on peut appeler l'ascenseur avec...

- C'est pas plus pratique d'appuyer dessus quand t'es devant ?

- T'es vraiment trop XXe siècle.

- Je dis ça...

- Ah ! Voiiilà, j'entre mon code et... Tu vois, il est actuellement au quatrième étage. Il y a une personne dedans. Le voisin du cinquième. Il sort. Maintenant, je peux l'appeler. J'appuie sur le bouton. Merde, ça... ne... putain de... voilà. Et c'est parti.

Pendant un instant, rien. On attend. Le téléphone passe de 4 à 3 puis 2. S'arrête au 2, longtemps. 

- C'est la voisine du 2eme. Depuis qu'on a l'appli, elle n'arrête pas de le mettre en marche. Je sais pas, je crois que ça l'amuse. On devrait pas lui laisser. C'est pas un jouet.

Il tape sur son téléphone, s'énervant de plus en plus. Il appuie encore, et encore, et l'ascenseur descend d'un étage.

- Et regarde là, on va lui faire une petite blague.

Il appuie sur le bouton STOP. Son téléphone clignote. Une sirène se met en marche.

- ça lui apprendra, la vieille bique. 

Il attend une minute, satisfait avant de rappuyer sur le téléphone. Il appuie sur le coté, lance un agenda.

- Et tu vois, là, je peux réserver. Je sais que le couple du troisième a déjà prévu de le prendre à 17h30. Moi aussi, j'ai ma plage horaire. On peut même choisir sa musique. J'avoue j'aime bien un peu de reggae quand je le prends. On peut avoir une ambiance nature par exemple. On entend des abeilles et le vent. C'est pratique quand on est claustrophobe. On peut même créer une ambiance érotique. T'imagines, l'ascenseur prépare tous tes stimulis avant même que tu aies commencé. Une fois, on a même un voisin qui est resté deux jours dedans. Il n'était pas coincé. Il était bien. Bon, je t'avoue qu'on a eu quelques problèmes, tout le monde voulait le prendre. Même des gens qu'on ne connaissait pas. On a du engager un service d'ordre. 

- Impressionnant.

- Alors tu vois, je peux dormir sur la paille, ça me dérange pas. J'ai mon ascenseur. A moi. Pour moi. Et je l'aime.

- Mais.... ça te dérange pas d'habiter au premier étage ?

Il a pleuré en silence. J'avais maladroitement touché un point sensible. Il a bu d'un trait et il m'a avoué, sur le ton de la confidence.

- Il m'arrive de faire des tours dedans, le soir, seul.

- Je suis désolé, je ne voulais pas...

 - Et je me sens... libre.  

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27 mars 2014

Franck Underwood, premières années

Franck était un garçon charmant, espiègle, admiré de tous. Avec un simple sourire, il manipulait ses proches qui ne voyait en lui qu'un simple bambin. Mais derrière ce visage d'ange se cachait une âme bien plus sombre  

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Utilisant les dernières technologies de pointe, Franck espionnait ses amis, sa famille, son voisinage, connaissant tous les secrets que le reste du monde avait tant bien de mal à cacher. Une aubaine pour cet enfant qui fit ainsi croitre son argent de poche de 418%.  

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Les supplications des voisins qu'il faisait chanter donnèrent des ailes au petit Franck. Il compris très vite qu'une carrière lui ouvrait les bras : celle du pouvoir. Malgré les allures d'homme qu'il tentait de se donner, Franck était prisonnier de son corps d'enfant.

 

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Une situation qui le mis en rage plus d'une fois.

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Pour pallier à cela, Franck décida de s'inscrire à l'école des petits snipers du Texas. La première année, il termina numéro 2, le premier étant son professeur qu'il avait provoqué lors d'une compétition. L'année suivante, il finit numéro 1, son tuteur succombant au tir maladroit de Franck, durant un de ses entrainements.

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Le jeune Franck avait devant lui un bel avenir, tout tracé. Il se voyait déjà en haut de l'affiche. Encore fallait-il qu'il patiente quelques années. 

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En grandissant, Franck ne perdit rien de son charme. Au contraire, tout le monde voulait être son ami. Tout le monde avait aussi peur de lui. S'il tombait malade, on organisait une quête. S'il voulait chanter, on lui réservait une estrade.

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Car Franck savait tout, sur tout le monde. Le progrès aidant, ses écoutes s'étaient améliorés, son territoire s'aggrandissait. Ce n'était plus son voisinage mais tout une ville qu'il faisait chanter.  

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Du fait de son apparence longiligne, on le surnommait "le Roi Saucisse de Chicago", un roi qui avait ses entrées absolument partout. 

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Et qui su rapidement s'entourer de conseillers.  

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Tout allait donc bien pour Franck si ce n'est ce petit problème de personnalité : lui qui écoutait tout le monde était sûr d'être lui-même regardé. Pour combattre son angoisse, il tourna cette névrose à son avantage. Au lieu d'être celui qui se cache, il deviendrait celui qui se montre, celui qui donne les conseils.

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Arrogant, sûr de lui, prétentieux : il ne manquait plus rien à Franck, si ce n'est de terminer ses études d'entrer en politique, d'embrasser une nouvelle carrière. 

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Aujourd'hui, Franck n'est plus à présenter.

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04 février 2014

Histoire de fantômes chez moi

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J'en entends un qui se cache derrière l'escalier. Je m'approche doucement, l'appareil photo en avant, prêt à le flasher. Il pense m'avoir mais pour un mort, il va avoir la peur de sa vie. C'est moi qui vais le surprendre, moi qui vais le faire disparaitre d'un coup d'éclair. Il sera fixé sur mon appareil, point final.

En attendant, je retiens ma respiration et prie pour que le parquet ne grince pas.  J'avance. Doucement. T'en fais pas coco. Je vais t'avoir. Je tourne, il est là, dans le viseur de ma DS, prêt à me sauter dessus. Mais c'est moi qui...

- Papa ?

Mon coeur a failli lâcher. J'ai sursauté mais pas crié. Ma femme dort d'un sommeil de plomb. Ma fille, elle, se tient devant moi, le teint blafard, le visage éclairée par la faible luminosité de ma console.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Il est tôt, t'as école demain et...

- J'ai fait un cauchemar...

Je me remets doucement. Dans le jeu, le spectre m'a sauté dessus. Je suis mort, le visage bloqué par une grimace d'effroi.

- C'est pas grave. On fait tous des cauchemars. Allez, au lit bibi.

Les yeux encore plein de sommeil, elle me pousse et s'incruste.

- Je veux pas retourner dans ma chambre, j'ai trop peur.

- Ah bah non, non, non chérie, c'est pas possible. Y a pas de place dans le lit. En plus, t'as les pieds froids, maman dort, tu vas la réveiller et moi...

Je dois reprendre ma partie. La chasse aux fantômes n'est pas terminée. Hors de question que je finisse sur une défaite.

Mais les problèmes d'adulte, ma fille n'en a cure. Elle me pousse, s'incruste un peu plus.

- J'ai peur des monstres...

- Des monstres ? Quels monstres ? ça n'existe pas les monstres. Où t'as vu des monstres ? 

- Dans ma chambre, y en a plein.

Elle ferme les yeux, met son pouce en bouche.

Fin de la discussion.

Pour elle.

- Ah, y a des monstres ! Et ben, on va leur montrer qui c'est le chef dans cette maison.

Il est temps de jouer les super papas. 

- Allez viens, on va leur foutre la trouille à tes monstres en carton.

Je tends la main. Elle hésite et finit par la prendre. 

Nous sortons de la chambre. Direction le couloir. Il faut passer devant l'escalier, aller tout au bout, là où se trouve sa chambre. Armé de mon téléphone, je lance l'appli lampe de poche. 

- Alors, les monstres, on fait peur à ma fille ?

Un coup de lumière au plafond. Rien.

- On se croit les plus malins ?

Un autre coup dans l'escalier. Rien. Enfin, à part une ombre dûe à la projection.

- C'est pas des petits monstres de rien du tout qui vont nous faire peur !

Un coup vers la cuisine. Une forme a franchement décampé. Ou alors, c'est mon imagination.

Ma fille, elle, retrouve un peu le sourire.

- Des monstres comme vous, j'en mange trois par jour !

- Et même au dîner, et même au déjeuner et même...

Ma fille est remontée comme une pendule. Moi, j'essaie d'oublier ce que j'ai vu. Ce que j'ai cru voir. Une sorte de chien. Ou de rat. Ou...

- Chuuuuutt...

Nous sommes devant la porte de sa chambre. Je frappe un coup à la porte.

- On est là...

La porte s'entrouvre.

A première vue, rien sinon, la veilleuse. Ce que j'ai vu était une illusion. Le fruit de mon imagination de gamer insomniaque.

- Alors, ils sont où les petits monstrounets ?

ça marche, ma fille rit franchement.

-Ils sont peut-être... sous le lit !

Un coup de projecteur rapide. Rien. Mais j'ai clairement entendu un truc gratter.

- Ils sont peut-être... sous les draps !

Toujours rien. Ma fille peut s'installer sous sa couette.

- Ils sont peut-être... dans l'armoire !

J''ouvre et j'ai la peur de ma vie.

Face à moi, un visage effrayé hurle sa surprise, la bouche tordue par l'effroi.

Saloperie de miroir, je savais que c'était pas une bonne idée.

- ça va, papa ?

- ça va, les monstres sont partis, ils sont devenus tout rikikis, ils ont fui dans la nuit.

L'idée l'a fait sourire. La voilà rassurée. Elle referme ses yeux, son pouce à la bonne place, prête à sombrer dans un profond sommeil.

Je reste quelques instants pour la surveiller.

Je me laisse bercer par sa tranquille respiration.

Elle bouge parfois.

Les nerfs qui résistent.

Puis plus rien.

Elle dort.

Je peux retourner à mes occupations.

Je sors, limitant comme je peux le grincement de sa porte.

Et là, dans le couloir, je les vois.

Ce ne sont pas des humains. Ce ne sont pas des chiens. Je ne sais pas ce qu'ils sont. Certains ont l'air vaguement humains. D'autres sont petits comme des rats. Ils ont dix pattes, deux, quatre. Quelques-uns poilus, d'autres dentus, l'un d'entre eux bave un liquide gluant sur mon parquet. Un autre est accroché au plafond, me regardant de ses six yeux à l'envers.

Je n'en avais jamais vu autant.

Je n'en avais jamais vu tout court.

Tous me fixent sans bouger.

A croire qu'ils sont aussi terrorisés que moi. Moi, il me reste un petit rien de courage. Juste de quoi, retourner chez ma fille.

Je me couche près du lit, sur le sol. Je lui pique sa couverture qui me couvre à peine les genoux.

Si je ne bouge pas, ils ne me verront pas.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Rien. Dors. Y a des monstres dehors... Je peux dormir ici ?

- Ah bah non, j'ai école demain, je suis trop fatiguée et puis t'as ta chambre...

Sans ouvrir les yeux, elle se redresse et me prends la main.

- Allez papa, c'est pas les petites bêtes qui vont manger la grosse. 

Non mais d'où elle se permet de...

- Si jamais on trouve un monstre, je te promets, on lui botte les fesses.

Elle ouvre sa porte, j'entends mille pattes qui détalent.

- Personne fera du mal à mon papa, c'est compris ? 

Elle avance yeux fermés. A croire qu'elle rêve en même temps.

- Allez, on n'a pas toute la nuit.

Nous traversons le couloir. Des formes tentent de se cacher. L'une d'elles imite le frigo. C'est à s'y méprendre. Mais ma fille s'en moque. Elle est décidée. Elle m'amène jusqu'à mon lit.

- Maintenant, on se couche et on dort.

J'entre sous la couette, elle me borde, me tapote la tête.

- Et finis les jeux. C'est pas bon pour ton imagination.

Un bisou sur le front.

- Bonne nuit, mon petit papa chéri.

Et la voilà partie.

J'attends une seconde.

Deux.

Trois. 

Quatre.

Rien.

Si ce n'est sa porte qui grince en se refermant.

Demain, je l'a retrouverais bien au chaud, lovée au fond de son lit.

L'air d'avoir oublié tout ce qui vient de se passer.

Prête pour une nouvelle journée d'énergie.

Les monstres, eux, seront certainement partis.

La seule manière de le savoir sera d'attendre la nuit.

 

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02 février 2014

Je vous l'emballe ?

 

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Je sors de la gare. Je me précipite, espérant que la boutique ne soit pas encore fermée.

 

  • Et pour le jeune homme, ce sera ?

 

  • Une petite tradition, s'il vous plait.

 

  • Monsieur, on s'occupe de vous ?

 

  • Non... Je... Je suis passé, il y a quelques jours, je ne sais pas si vous vous rappelez...

 

Elle plisse les yeux, tente de me remettre. Mais trop de monde, trop de visages, trop de pain de campagne coupé.

 

  • J'étais venu prendre un sandwich avant d'attraper mon train. C'était le soir. Y avait une femme plutôt jolie. Vous aviez cru qu'on était ensemble.

 

Son visage s'éclaire. Enfin, elle me remet.

 

  • Les doubles mixtes...

 

  • Voilà...

 

  • Je suis désolée, j'avais cru..

 

  • C'est pas grave, c'était drôle même.

 

Elle sourit un peu. Juste le temps de passer à autre chose, de se reprendre, de retrouver une attitude professionnelle.

 

  • Et qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

 

  • Rien, je voulais juste vous remercier, vous dire que grâce à vous...

 

Je laisse un peu trainer, le temps d'attirer sa curiosité.

 

  • Ce qui s'est passé, c'est qu'on s'est retrouvé sur le même quai. Tous les deux, avec les mêmes sandwichs, attendant le même train. Nous étions un peu gênés. Nous n'avons pas osé parler. Enfin, pas au début..

 

Ça traîne trop, je suis en train de la perdre.

 

  • Et puis le train est arrivé, nous étions assis l'un à côté de l'autre.

 

  • Pour une coincidence...

 

  • N'est-ce pas ? C'est ce que nous nous sommes dit. Ça a détendu l'atmosphère. Nous avons discuté, échangé le temps du trajet. Ça aurait du s'arrêter là mais le train a eu des problèmes.

 

  • Ah bon ?!

 

  • Ah oui. On est resté bloqués six heures.

  • Tu savais, toi, Josie ?

 

  • Tu sais, moi, les trains...

 

  • Comme elle est claustrophobe, elle a commencé à paniquer. J'ai tout fait pour la rassurer. Je l'ai fait parlé, je lui ai raconté ma vie, elle m'a confié la sienne. Son premier mariage. Son mari violent. Sa fuite. Sa reconstruction. Ses angoisses. Et en me parlant, elle a mis ses mains dans les miennes. Je la protégeait. Je l'ai protégé même quand on s'est retrouvé dans le noir, quand la clim s'est arrêté, quand il faisait trop chaud pour rester habillés.

 

Ça y est, je l'ai fait rougir. Il n'est plus question de me vendre des baguettes.

 

  • Ses lèvres étaient sèches, je les ai humectés. J'ai tout fait pour que le temps lui soit agréable. Pour que son angoisse disparaisse. A un moment, elle m'a sauté dessus. Nous avons...

 

Elle baisse les yeux, elle ne veut pas en savoir plus.

 

  • Les pompiers nous ont sortis de la rame. Nous sommes arrivés à Paris. Sa main dans la mienne. Impossible de la lâcher. Et tout ça, grâce à vous.

  • Mais non, je...

  • Grâce à vous, si. Sans votre méprise, rien ne serait arrivé. Nous aurions mangé l'un à côté de l'autre. Nous nous serions soutenus. Mais rien de plus. Alors juste pour ça, je suis venu vous dire merci.

 

Elle en est toute émue. Nous Deux à côté peut aller tapisser la caisse du chat.

 

  • T'entends ça, Josie ?

 

  • J'en perds pas une miette.

 

  • Voilà... Vous avez un talent particulier. Vous rendez les gens heureux.

 

Elle va pleurer. Mais en bonne pro, elle se retient. Qu'importe, l'objectif est atteint.

 

  • Et si un jour, nous nous marions, sachez que vous serez la première invitée.

 

C'est plus fort qu'elle, elle fait le tour de la vitrine, m'embrasse sur les deux joues avec des trémolos dans la voix. Elle sort son kleenex, essuie ses premières larmes. Ça dure encore quelques instants. Elle me prie de prendre le dernier gâteau, un magnifique opéra que je pourrais partager avec ma nouvelle compagne.

 

Je ne peux même pas refuser. Elle me l'emballe et ferme boutique. Je les embrasse une dernière fois, je retourne à ma voiture le paquet sous le bras. Il faut que je rentre chez moi, ma femme m'attend.

 

Rien de ce que je lui ai raconté n'est vrai. Enfin, non. Elle s'est bien trompée. Nous avons bien pris des mixtes, nous nous sommes retrouvés sur le même quai. Mais c'est tout.

 

Le reste, c'est une tranche de vie fictive qu'elle pourra colporter fièrement à ses plus fidèles clients.

 

Ça fera plaisir au quartier. Un peu de soleil dans le pain quotidien.

 

  • ça va chéri ?

  • Ça va bien. J'ai ramené du gâteau.

  • Je croyais que t'avais pas de sous.

  • J'en avais pas. J'avais juste des poches pleines d'histoires.

 

 

 

 

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01 février 2014

Cascade clinique

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La blouse d'hôpital qui me sert de vêtement fait office de vitrine. Tout le monde à l'acceuil peut voir, aujourd'hui, c'est open bar. Qu'importe, je la joue hautain, tenant mon cathéter d'un air digne, le temps que vienne mon tour, le temps de retourner me réfugier dans ma chambre. Je ne suis descendu que pour mettre en route ma télé. Ma convalescence va me permettre de rattraper mon retard sur Plus Belle La Vie. J'en suis à l'épisode deux. J'ai hâte de connaitre la suite.

 

Devant moi, une jeune polyarthritique rempli sa feuille de soins. Je la plains bien plus que moi qui ne suis là que pour une bête appendicite aigüe. Derrière, un trentenaire barbu vient cacher partiellement ma nudité. Accroché à son dos, son bébé de quelques mois me regarde droit dans les yeux, essayant de

deviner si à mon âge, je suis devenu un sein. Non, aucun lait ne sortira de moi. Il détourne la tête et part inspecter ailleurs.

 

Et c'est là que je remarque la carte vitale du monsieur. Elle vient de tomber. Il n'a rien vu. Je ne peux pas le laisser comme ça.

 

  • Excusez-moi, vous avez ... ». D'un doigt, je lui montre la carte.

  • Ah merde, merci. ».

     

    Il se baisse par réflexe, son bébé se penche, prêt à être catapulté, il va....

     

  • NON !!! »

    L'homme se redresse d'un coup. L'enfant retourne à sa place. Le drame n'a pas eu lieu.

  • Vous avez failli... enfin... je veux dire... Je vais le faire.... »

    Que celui qui n'a jamais été opéré me jette la première pierre.

    Je me suis baissé, j'ai ramassé la carte comme je pouvais et c'est là que l'opération s'est rappelée à moi. Une douleur horrible, impossible de bouger, je suis resté bloqué à mi-chemin entre le sol et mon bocal de Spasfon.

    Dans la salle, c'est le silence. J'entends juste un « J'te rappelle ». Vu ma position, j'imagine qu'ils admirent la vue. Si j'avais su, j'aurais fait installé un stand. Tout le monde aurait payé le panoramique.

  • Attendez... ».

 

Accrochée à ses béquilles, la polyarthtitique me tend la main. Son équilibre est précaire mais elle a l'air confiante. Je dois faire trois fois son poids. Allez, quatre... Bon, ok, cinq si vous insistez.

 

Mais elle sait ce qu'elle fait. Elle n'est pas bête. Je peux lui faire confiance. Je prends son bras et tire d'un coup.

 

Nous tombons ensemble comme au ralenti. Malgré son faible poids, sa chute me coupe le souffle; Mon cathéter vacille. Le jeune père s'empresse d'intervenir. Son fils atterri comme un boulet sur mon crâne. Ce petit a un talent inné pour le coup de boule. Il est en tout cas très doué pour m'assommer.

 

 

Je suis réveillé par un bip-bip sur fond de Genesis.

 

  • Et ben alors, vous vous êtes cru au manège ? On attrape le pompom et on refait un tour gratuit au bloc ?

 

Je reconnnais le ton mi-rigolard, mi-taulier de l'anesthésiste. Me voici prêt pour me faire réopérer. Mon oeil est tellement gonflé que j'arrive à peine à l'ouvrir.

  • En tout cas, il vous a bien amoché le mioche ».

  • Et lui, ça va ?

  • Lui ? Il a la tête souple. Il a rien senti.

  • Et la femme...

  • Elle, c'est pas drôle mais elle en a vu de pire. Par contre, vous, vous êtes un sacré numéro. Une star, même....

    Il termine sa préparation.

  • Je sais pas qui a pris la vidéo mais vos fesses sont sur la toile. Et dans tous les formats. Enfin, vos fesses et la chute. J'ai failli en faire dans mon slip quand je vous ai vu. La plus belle gauffre de l'année. Un type costaud comme vous mis KO par une handicapée rachitique et un bébé, c'est classe. Même Obama et Hollande ont liké. Enfin, eux et 15 autres millions de personnes.

    Je commence à sentir son mélange.

  • Un conseil avant de dormir. Ne montrez jamais plus vos fesses. Sinon, vous aurez pas fini de signer des autographes.

    Il part dans un grand éclat de rire tandis que je me sens ma tête tourner.

  • Allez, bonne nuit, les petits...

    Je m'apprête à lui répondre par un air de berceuse.

    « Quand j'étais petit, je n'étais pas grand, je montrais mes fesses à tous les passants. »

 

 

 

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04 janvier 2014

Du bois dont on fait les hommes

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Une tape sur l'épaule me réveille. J'ouvre les yeux.

- C'est l'heure, fiston.

J'émerge. Il est tôt, il fait encore nuit, ils sont déjà tous attablés devant leur café, silencieusement. Mon père rajoute une bûche sur les braises de la veille, tente de faire démarrer le feu. Je rejoins ses camarades qui me cèdent une place sur le banc. 

Je les connais depuis tout petit. Jusqu'ici, ils me laissaient dormir. Je les entendais discuter dans mon sommeil, boire leur jus, leur moustache cachée dans leur tasse. Je jouais avec leur hache lorsqu'ils revenaient épuisés par leur journée.

L'un d'eux me tend un paquet enveloppé dans une serviette. A l'intérieur, j'y découvre une hache qui n'a jamais servie.

"C'est pour toi. Comme ça, tu pourras t'entrainer".

Aujourd'hui, c'est un jour spécial. Je vais pouvoir les accompagner.

Le café fini, nous voilà en route, en file indienne, la hache sur le dos. 

Nous rejoignons nos quartiers, croisant d'autres bucherons qui s'acharnent déjà sur leurs bois.

D'un côté, ceux qui travaillent sur les tables, de l'autre, les barreaux de chaises. Enfin, nous arrivons dans notre secteur.

Celui des cure-dents.

Mon père et son équipe y passent la journée, à couper chaque branche, à la tailler jusqu'à ce qu'enfin, elle soit au bon calibre, lisse, le bout en pointe afin de dénicher le morceau de viande coincé entre les dents.

Concentrés sur leur tâches, c'est à peine si je les entends parler. Ils ruminent plutôt. Chacun dans leur coin. 

Parfois, un juron quand une écharde vient se planter dans leur doigt.

J'essaie de les imiter, maladroitement. Je casse des morceaux de bois, je laisse des aspérités, je me coupe souvent.

Comme on dit chez nous, c'est le métier qui rentre. 

Couper des cure dents demande une précision qui ne s'apprend que sur le tas.

Les miens ressemblent encore à des gros batons de réglisses.

A moins d'avoir les dents écartées, il n'y a aucun moyen de s'en servir.

Je jette mon travail, découragé, tandis qu'à coté de moi, Julot en glisse un dans sa bouche. C'est sa seule récompense de la journée. Pouvoir mâchouiller un cure-dent travaillé par ses soins.

Quand j'étais petit, ma mère me racontait comment elle avait rencontré mon père, comment ils étaient tombés amoureux, comment ils avaient eu l'idée d'unir leur travail. Que son champ de menthe servent la cause des bucherons des cure-dents. Une très belle idée qui a séduit plus d'un homme. Une idée qui est morte en même temps que ma mort.

Après sa disparition, plus personne n'a osé mélanger les deux. Mon père l'a interdit.

"C'est bon pour aujourd'hui, on va se rentrer".

Les hommes s'arrêtent. Leur moustache est pleine de copeaux. La poussière de bois nous pique les yeux.

La cargaison de la journée chargée, nous nous remettons en file indienne.

Sur le retour, je pense à ce travail qui risque de disparaitre depuis que notre voisin cultive des champs de plastique. D'après lui, ça se travaille tout seul, et les gens en raffolent. Et pour les cure-dents, c'est plus simple, pas besoin de couper, il faut juste travailler la matière. 

Nous sommes les dernières descendants d'un métier amener à disparaitre.

La nuit commence à tomber.

Au loin, les bucherons des arbres à papier toilette sont occupés à couper les dernières feuilles.      

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31 octobre 2013

Génération D

Il y a bien longtemps que je n'avais pas mis les pieds dans un fast-food. Rien n'a changé. toujours les mêmes menus, toujours les mêmes tenues. Seul le regard des employés a changé. Il a l'air vide. Ils ont l'air imbécilement heureux. Ils passent d'un client à l'autre avec le même sourire maternel comme s'ils nous acceuillaient pour notre premier jour de crèche. 

- Hello, je peux t'aider ?

- Euh, oui, je voudrais un menu...

- Si tu veux un menu normal dis "bestof" sinon dis "Maxi".

Elle conclut sa phrase avec un petit rire mutin. Je ne comprends pas sa blague. Il n'y a pas de référence érotique, rien de déplacé dans le fait de prononcer ces mots... En attendant, elle reste là à me fixer bouche ouverte, attendant impatiemment ma commande.

- Ben... Je vais prendre un Bestof...

- Génial ! J'adore les Bestof. Tu les aimes toi aussi ?

Qu'est ce qui lui prend ? On se connait ? Et depuis quand c'est un sujet de discussion ? En même temps, elle a l'air tellement enthousiaste, je ne voudrais pas la vexer.

- Ouais. Enfin, oui. Enfin,  je viens pas souvent mais...

Elle ne m'écoute déjà plus, plongée dans la carte des menus.

- Pour un Bestof, il va me falloir un hamburger, une frite et un coca. Tu es prêt ?

Je ne sais pas ce qu'elle a pris mais ça a l'air d'être une aventure de préparer ce menu. A nouveau, elle me fixe bouche ouverte en attendant ma réponse.

- Bah... oui.

- C'est parti !

Elle se tourne, danse sur elle-même, attrape les frites qu'elle pose sur mon plateau en gardant le rythme.

- Nous avons déjà les frites, ne reste plus que le coca et le hamburger.

Je ne sais pas, peut-être qu'en vieillissant, on régresse physiquement. Je pensais faire quarante ans. Je n'en fait que quatre. 

-Pour le coca, il faut aller à la source de la grande fontaine gazeuse... J'espère que tu n'es pas trop épuisé.

J'hésite à répondre. Je... Non, je ne réponds pas. Je veux laisser traîner cet instant de gêne pour voir combien de temps elle reste sans cligner des yeux, sans fermer la bouche, sans...

- Et bien, si tu es prêt, allons-y !

Une nouvelle fois, elle se dandine jusqu'à la machine, remplit mon gobelet qu'elle vient déposer sur mon plateau. Elle sort un crayon, barre ce qu'elle a déjà posé.

- Pour ce menu, j'ai déjà les frites et le coca, il ne me reste plus que le hamburger. Peux-tu me dire où il se trouve ?

Bon, elle est gentille mais limitée. Pas grave, on a tous le droit d'avoir des problèmes, elle doit être sous anxio, je m'en voudrais de lui faire perdre son boulot. Je vais l'aider. Je lui montre du doigt où sont les hamburgers. Le caissier d'à côté me regarde d'un coup avec un sourire fourbe. Sans me quitter des yeux, il prend le hamburger et part se cacher dans la cuisine.

- Oh non ! Jo vient de prendre le dernier hamburger ! Qu'allons-nous faire ?

En fait, il n'est même pas caché. Il est juste mal planqué. Il ne cherche même pas vraiment à se dissimuler. Ma caissière a l'air paniquée. Pourtant, ce n'est pas si grave. On attend le prochain qui devrait arriver rapidement.

- Si tu vois Jo, dis lui "Jo, rends-moi mon hamburger" !

Je... je ne vais gueuler pour si peu.

- Dis "Jo, rends moi mon hamburger" ou sinon, tu ne pourras pas avoir ton menu.

Je pense à mes frites tièdes. A mon coca qui se réchauffe. J'ai faim. J'ai...

- Jo, rends-moi mon hamburger !

- Encore !

-Jo, rends-moi mon hamburger !

- Oh, mince !

C'est le Jo en question qui revient tout penaud remettre MON hamburger sur mon plateau. Ma caissière, elle, a repris son sourire effrayant.

- ça t'a plu ?

- Euh... ouais.. je...

- Moi j'ai adoré la visite de la source gazeuse.

- Cool...

- J'espère que tu reviendras vivre une nouvelle aventure...

Je reste un instant sans savoir quoi dire. Je cède ma place au client suivant et me rend compte que ce n'est pas moi qu'elle fixe, c'est le vide.

- Hello, je peux t'aider ?

Je mange mes frites molles en essayant de comprendre ce qui cloche avec cette génération.

Ce n'est pas l'éducation.

Ce n'est pas la crise.

C'est... Je ne sais pas...

Peut-être un truc de leur enfance qu'ils ont dû mal digérer.

 

Dora-hamburger-bufe-jatek

 

 

 

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26 octobre 2013

Libre comme un petit ane sauvage

- Si je vous ai réuni ce matin, c'est pour partager avec vous, et en exclusivité s'il vous plait, le prochain titre de celle qui fait à chaque fois mouche dans les librairies, celle qui ne rate jamais une occasion de faire un best-seller...

- Amélie Nothomb ?

- Non, pas Amélie Nothomb. Une femme moins... enfin, plus... plus virile, plus proche des hommes plus...

- Fred Vargas ?

- Mais non, enfin merde, j'ai pas parlé de polar.

- Oui mais ça aurait pu...

- Oui mais non, c'est pas elle alors bon.

- J.K Rowling ?

- Une française, à la fin... Bref, de toute façon,  on ne va pas jouer aux devinettes, messieurs mesdames, je suis fier de vous présenter le prochain succès de notre Anna Gavalda nationale, le beau, le bon BILLIE !

 

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-...

- Alors ? On reste sans voix, hein ?

- Euh... enfin, je voudrais pas avoir l'air de cracher dans... Mais... C'est pas la couv' définitive, enfin, je veux dire, c'est une blague, non ?

- Je... Je comprends pas.

- Non mais sans vouloir vexer personne. L'âne qui gambade, c'est pour déconner, c'est une blague d'éditeur. Une carte postale moche qu'on envoie aux amis pour rire. C'est ça, c'est pour rire ? La couverture sera plus... virile ? Y aura autre chose. Enfin... Moi, je peux pas vendre un petit âne. C'est con, un âne.

- C'est un âne, peut-être. Mais c'est un âne de Gavalda. Alors c'est pas pareil.

- Mais au niveau de la créa, ils n'ont pas tiqué ?

- La créa a trouvé ça très bien.

- Ah bon...

- Pourquoi, ça ne vous plait pas ?

- Ah si j'adore. L'âne qui gambade, j'ai hyper envie d'acheter. Mais pendant qu'on y est, refaisons toute la collection. Faut pas s'arrêter à l'ane moche, faut y aller. Par exemple, le prochain Amélie Nothomb, ce sera forcément un peu gothique sur les bords...

- Faut pas exagérer non plus...

- Ouais, y aura un peu d'espoir, un truc adolescent, genre je voudrais m'ouvrir les veines mais à la place, je vais gober deux Dolipranes, le temps de finir ma rédaction...

- Où est ce que vous voulez en venir ?

- Ben, quitte à faire dans le kitsch, voilà ma proposition :

Cheval-Camarguais

"Le courage et l'adversité" d'Amélie Nothomb (2014)

- Moi, je trouve ça pas mal...

- Non mais c'est ridicule...

- Mais non, non, allons-y à fond, le prochain Musso, y a de l'amour, de l'érotisme, de la passion et du mystère. En plus, c'est généralement fait pour faire fantasmer les femmes seules alors, tiens :

l-erotisme-se-met-au-vert

"Et si c'était pas totalement faux", le nouveau Musso (éditions Grassouille)

- C'est pas con, moi aussi j'en ai un aussi :

scarlatine

- Euh, ouais... Je vois pas là.

- Bah si, pourtant, ça crève les yeux. Tous ces germes...

- Je sais pas. C'est dégueulasse... Euh, le Fléau ?

- Mais non, enfin...

- La peste ?

- Ben non, j'aurais mis une couv' pire. Là, c'est plus dermato...

- Je... Non, je vois pas.

- Mais les gars, vous connaissez pas Zola ?!

- ...

- Ben si mais...

- Germinal, ça vous dit quelque chose ?!

- Tu... Tu as lu Germinal ?

- Oui... Enfin, non. J'ai lu l'autre avec les femmes, là...

- Nana ?

- Mais non t'es con...

- Au bonheur des dames ?

- Ouais. Et ben, j'ai été hyper déçu. ça parle que de fringues.

- Et donc Germinal ?

- Ah non, j'ai pas lu. Moi, les germes, les maladies, ça me dégoute.

 

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26 septembre 2013

Là est la question

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- Baguettes ou couverts ? 

Elle me demande ça sans préavis, comme si j'avais la réponse au bout des lèvres. Bien sûr, j'y ai mûrement réfléchi. Je pense qu'il est de bon ton de demander des couverts. Ils seront en plastique, ils vont un peu fondre dans l'assiette, ils donneront un goût synthétique à mon plat mais au moins, je ne donnerais pas l'impression de me la jouer. Je suis humble avec des couverts...

En même temps, avec des baguettes, je donne l'impression de faire un effort, de découvrir les us et coutumes. Les baguettes, c'est une invitation au voyage. Parfois un voyage aux urgences quand le bout de bois se transforme en écharde plantée dans la lèvre mais c'est ça, les baguettes, le goût du risque, le plaisir de la tradition. On est loin du Français qui veut trouver partout ses couverts et son vin. Celui qui prend des baguettes s'adapte. Il voyage partout. Discute avec tout le monde. Bref, l'homme aux baguettes est presqu'un aventurier.

- Monsieur, s'il vous plait ? 

Ouais, mais vus ma tête, ma démarche et mon plat, elle ne va jamais croire que je suis un aventurier. A peine, un grand voyageur. Il m'arrive de prendre le train souvent. Mais ce sont plus des déplacements Paris / Province. Là-bas, pas besoin de baguettes. Elle va bien voir que je ne respire pas l'action. Je vais être au même niveau que celui qui télécharge la sonnerie de "24" pour se donner le frisson d'être un agent du FBI alors qu'il bosse au service archive de la Caisse des Dépots. Je vais furieusement suer la médiocrité. Elle va se moquer de moi, c'est sûr, avec ses collègues. L'autre là, avec ses baguettes, même pas asiatique...

C'est pour ça, les couverts c'est bien. En plus, je suis infoutu d'attraper du riz avec des baguettes. Se battre pour un pauvre grain réfugié au fond de l'assiette, faire tout son possible pour attraper un petit pois de rien du tout alors qu'avec une cuillère, vas-y c'est fait, je te l'emballe direct dans la bouche, c'est quand même mieux. Pour le coup, on est un peu supérieurs avec nos couverts. On est simple, efficace, on va direct au but, on se prend pas la tête pour savoir comment faut le tenir et vas-y que je me tords le doigts avec du bois qui vient d'on ne sait z'où... Peut-être qu'on dévaste des forêts pour faire des baguettes. Vraiment, je crains de ne pas être écolo en en demandant. Au moins, avec des couverts, on sait d'où vient le plastique... Certainement pas des forêts en tout cas. Et ça, niveau écologique, c'est un plus. C'est pour ça, c'est un choix politique autant que culinaire. 

- S'il vous plait, vous pourriez vous dépêcher ?

On essaie de me mettre la pression derrière. Je sens bien que ça s'impatiente. Mais ils ne m'auront pas. Qu'importe la plèbe, mon choix doit être le bon. Si je me trompe, je serais déçu et mon plat ne sera plus aussi savoureux. Si par contre, je vise juste, je serais un modèle pour les générations futures.

Celui qui a choisi.

Sans concession.

Couverts ou baguettes.

Je vais prendre baguettes. Non pas pour frimer. Non pas pour voyager. Mais pour montrer l'exemple. Parce qu'on ne peut pas prendre un plat asiatique et manger avec des couverts. Jamais. Imaginez une seconde quelqu'un mangeant un pot au feu avec des baguettes. Ce serait ridicule. Je ne veux pas être cet homme là. Je préfère lutter pour attraper une dernière nouille plutôt que d'être la cible des moqueries.

Surtout des autres clients. 

Eux, ils ont leur habitude. Ils ne tombent pas dans le piège du couverts ou baguettes. Des vrais héros du quotidien qui ont su trancher, faire le bon choix. Faut pas leur demander. Ils savent. Baguettes ou couverts. Ils ont décriptés le code. Ils font partie de la bonne caste. Baguettes ou couverts.

- Hein ?

- Baguettes ou couverts ?

La sonnerie du micro-onde m'a sortie de ma transe. Il faut une réponse, vite.

- Je... Je ne sais pas... Mettez-les deux... 

Elle fronce les sourcils, elle se doute que je la mène en bateau.

- Je mange pas seul. Et ma femme, elle est plutôt... disons, c'est entre nous, hein, je voudrais pas vous dévoiler ma vie intime mais quand même, elle est pas mal baguettes.

Je pensais qu'elle allait apprécier la confidence. Et bien rien du tout. Elle s'est retourné, a mis une paire de baguettes et des couverts dans le sac plastique, tout cela sans la moindre cérémonie. 

Derrière, ça soupire encore un peu. Le client indécis va bientôt laisser la place aux autres. ça ira plus vite, le mouvement pourra reprendre. Bref, tout ira pour le mieux.

- Avec ça, vous voulez une boisson ?

Elle me demande ça sans préavis. Et d'un coup, j'hésite. Tsing-Tao ou Coca Light ? La Tsingtao n'est pas vraiment chinoise. Quand le coca est complètement impérialiste.

Il faut que je réfléchisse...

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10 septembre 2013

Les derniers instants

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Bien entendu, je pourrais le laisser vivre.

Mais il est vieux. Il vomit partout. Il maigrit à vue d'oeil. Il est bourré de puces. Il perd ses poils. Il sent mauvais. Il n'est plus que l'ombre de lui-même et surtout, il souffre.

Nous avons passer suffisamment de temps ensemble pour savoir qu'il est temps pour lui de partir.

ça me rend triste mais je n'ai pas le choix.

Les enfants ne sont pas encore au courant.

Je leur achèterai une surprise. ça ne consolera pas mais pendant quelques secondes, ils seront divertis.

Et je leur expliquerai.

Qu'ils comprennent que je n'avais pas le choix.

En attendant, mon chat est sur la table du vétérinaire subissant sa première piqure. 

- Voilà, ça va l'aider à s'endormir. 

J'essaie de parler. Rien ne sort. 

- Je vais vous laisser dix minutes. Appelez-moi si vous avez besoin. 

- Juste...

- Oui ?

- Je n'ai pas réfléchi... Je suis parti sans argent. C'est un peu bête mais... combien ça va me coûter en tout ?


Il m'annonce le prix.

J'en reste sans voix.

Pour une piqure.

Deux en fait.

Il se fait une marge.

J'aurais du faire véto.

Quelques années d'études, une piquouse par-ci et hop, tombe la monnaie.

Bon. Ce n'est pas le moment.

Mon chat s'éteint doucement.

Il tremble un peu mais il est apaisé.

Il ne me lâche pas du regard.

S'il continue, je vais pleurer.

En parlant de pleurer, je vais pas pouvoir offrir de surprise.

C'est de ma faute aussi, j'aurais du faire attention.

J'aurais su le prix, je n'aurais peut-être pas foncé.

Reste une solution.

- Oui ?

- Pardonnez-moi mais c'est possible qu'on repasse ?

- Comment ça ?

- Ben là, vous lui avez fait une piqure. c'est bien. Je repasse dans deux semaines et vous faites la suivante. Comme ça, on lui dit "au revoir", on en profite encore un peu et moi, je peux prévoir un peu de budget pour...

Je sens bien que ça ne prend pas.

- Non mais sinon, on fait ça maintenant, hein. Moi, c'est juste pour faciliter... Et sinon, vous en faites quoi après ?

- Comment ça ?

- Je veux dire, vous les récupérez, non ? Y a pas des collectionneurs, des gens fascinés par les chats ? Parce que le mien, je sais pas si vous avez remarqué mais il a un pelage, un petit motif indien et je me disais qu'on pourrait en tirer un bon prix si...

- On ne fait pas de commerce, monsieur.

- Ah...

- Non.

Il remplit la deuxième seringue.

- C'est bon, on peut y aller ?

- Et même en partie ? Si quelqu'un a besoin de pattes, ne serait-ce que pour une greffe, vous ne lui refuseriez pas, si ?

- Vous tenez vraiment à ce que je vous réponde ?

- Et sur le Boncoin, y a peut-être preneur, non ?

Son regard pèse des tonnes.

- Non parce qu'y a de tout là-dedans. Il doit bien exister des repreneurs. Parfois, on tombe sur des tarés...

Rien que d'y penser, j'en rigole.

Je suis bien le seul.

- Pardon, je... 

- On peut finir maintenant ?

Je confirme d'un air contrit.

 Il s'approche de mon chat.

- Attendez...

- ...

- Je voulais dire, il est O+...

- Et ?

- Ben, si vous avez besoin d'une transfusion, il est O+. J'imagine que les chats ont aussi besoin de sang, non ?

- EUh... oui....

- Lui, il ne va plus en avoir besoin. Alors autant... Et puis, comme ça, si je peux avoir une ristourne...

- Vous en faîtes pas, va, ça va bien se passer. 

J'essaie de répondre.

Il n'y a plus rien à dire. 

Juste à se rendre compte.

Je n'aurais plus un chapeau de poils au dessus de ma tête.

Plus de souris dans mes chaussures.

Plus de vomi dans mon lit.

Plus de ronronnementqui me réveille.

Plus de calin d'un coup de tête.

Plus de chat avec qui jouer.

Plus de chat.

Son regard est devenu vide.

Je retiens  une bouffée d'émotion.

Quelques instants se passent, je ne sais plus quoi penser.

Un dernier regard en arrière et me voici dehors.

A l'air libre.

 Il faut que je trouve une surprise.

Et un moyen de l'annoncer.

 

 

 

 

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