629_Original

Après-midi près de Poitiers dans un parc d'attraction où le futur fleure bon les années 90. Trop de files d'attente partout, ne reste plus que la salle d'arcade et ses simulateurs de vols /kart/ tirs sur zombies/humains/poissons.

Je rumine mollement tandis que mon fils dégomme un kraken pixellisé.

Quand d'un coup, je le vois. Je le reconnais.

Le petit bouton lumineux qui clignote et me fait de l'oeil.

Celui-là même qui est relié au flipper de mon adolescence.

Celui qui me dit "viens jouer, c'est gratuit".

Je résiste. Je suis une grande personne. Je ne vais quand même pas laisser mon enfant tout seul.

Je suis un adulte, merde !

Oui mais si quelqu'un appuie à ma place...

Tant pis pour l'enfant, le désir est trop fort.

J'appuie sur le bouton.

La machine infernale est lancée.

ATTACK !!!!! 

afm9

 

Revoilà les martiens, toujours aussi verts, toujours aussi méchants... 

Je lance la première balle, je vais leur montrer que moi aussi, je n'ai pas changé.

Mes réflexes n'ont jamais disparu.

La balle descend.

Fourchette.

Elle remonte et file droit se cacher dans les bumpers.

Elle comprend qui est son maître.

Elle m'a reconnu.

Gentille balle.

- Woua, papa, t'es super bon.

Et oui mon grand.

J'ai voulu te le cacher durant des années.

Ta mère et moi, on ne pouvait pas te le dire.

Mais voilà, tu le sais maintenant, je suis un dieu.

Un dieu du flipper, certes.

Un dieu qui paye ses parties sur le dos des autres, j'en conviens.

Mais regarde donc ce double enchainement et ose me dire que ce n'est pas miraculeux.

Encore dix minutes à ce régime et c'est toute la salle qui viendra m'acclamer.

On embauchera du personnel.

On mettra des barrières de sécurité. 

On fera de la place pour laisser jouer le plus grand flipperman de tous les temps.

- Euh papa... 

- Tais-toi fils, admire.

Double fourchette.

La balle prend de la hauteur avant de retomber au centre sans même se retourner.

- C'est bon, on peut y aller ?

- Accroche toi-mon garçon, ça va décoiffer...

J'écrase la tirette d'un coup. La balle s'élance à toute vitesse. La pointe m'est rentrée dans la paume. 

Pas grave.

Il faut souffrir pour être au top.

Autout de nous, les martiens s'énervent. 

Je leur en fait voir de toutes les couleurs.

Coup de pied, balayette et

 

tilt

 

- Euh ???

- Papa, je voudrais aller au...

- Ah, c'est la guerre que tu veux ? Et bien, tu vas l'avoir ta putain de guerre.

Je le regarde droit dans les yeux.

Maintenant c'est entre lui et moi.

L'homme contre la machine.

Et il est hors de question que cette quincaillerie gagne.

Les martiens menacent, éructent, hurlent.

Je ne me laisse pas impressionner.

Je leur envoie ma boule à la gueule.

Et pan, dans ta face d'aliens, jamais tu n'auras ma planète !

- Monsieur...

Et le multiball m'ouvre les bras.

- Monsieur !

Je refuse d'écouter.

J'ai un monde à sauver.

Une guerre à mener.

Un fils à épater.

- Monsieur, on ferme !

Rien à foutre.

Laissez-moi ici.

Seul.

Dans le noir.

 

Seul ?

Ah non, il attend devant l'entrée.

- J'ai presque fini, j'en ai pour une...

La dernière balle en a profité.

Un moment d'inattention et elle est retombée.

- Bon, on y va maintenant ?!

Il reste la loterie.

Il faut que je claque.

Il le faut.

Pour mon honneur.

Pour ma famille.

Rien à faire, le flipper donne un autre chiffre.

- La prochaine fois, j'appelle la sécurité !

J'ai perdu dans un silence cruel.

- Alors vous dégagez maintenant !

Je ne suis plus capable.

- Et maintenant, si on allait voir les BiniMoys ?

- Je... Je ne sais pas, fils. Je n'ai pas été capable...

- Ou alors, Les Ailes du Courage ?

- Ecoute, je n'ai pas pu sauver la Terre. Je n'ai pas claquer. Je ne mérite pas... Laisse-moi ici. C'est beau ici. C'est en plastique. Mais c'est chez moi. Tu diras à ta mère que je l'aime. Tu lui diras... Non, ne lui dis rien. Ce n'est pas la peine. Laisse-moi là. Va t'en. Venge-moi.

- Euh papa ?

- Oui mon grand ? 

- Comment je fais pour rentrer ?

- ...Tu veux mes clés ?

Il s'approche, me glisse à l'oreille "j'ai pas le permis". 

Je sens que je peux reprendre ma revanche.

- Tu veux que je te ramène ?

Il me sourit, me répond oui.

Tant pis pour la Terre.

Je ne serais pas le dieu du flipper.

Uniquement celui de la voiture. 

C'est un bon début.

En cas d'invasion, je serais le meilleur pour la fuite...