deguisement_costume_ours_peluche_marron

- Et toi, tu travailles dans quoi ?

Je déteste cette question. Je déteste ce qu'elle sous-entend quand mon interlocuteur a passé le quart d'heure précédent à m'expliquer qu'elle pilotait des A320 ou opérait à coeur ouvert. Cela sonne comme un concours. Celui qui aura le plus beau métier. Je ne suis pas de toute façon pas dans la compétition. Et puis, à chaque fois, c'est l'incompréhension.

- Oh moi, c'est plus simple, je suis dans l'animation.

Ils auraient aimé rencontrer un collègue de pilotage, un confrère de chirurgie avec qui ils auraient débattu pendant le reste de la soirée des dernières conventions en règle ou les normes européennes. Au lieu de ça, ils tombent sur moi. Le gars de l'animation. Je ne sauve personne, je transporte personne. En cas de guerre, je ne serais pas d'une grande utilité. Remis de sa déception, l'un d'eux essaie d'être compréhensif.

-  C'est dur comme métier, non ? Moi, je l'ai fait pendant mes études, ça m'a cassé le dos. Je transportais des palettes, je restais debout toute la journée. Sans compter les déguisements ridicules et les clients qui se croient tout permis. Je me souviens d'une fois, je pilotais un petit Airbus et la veille, je tenais un stand fromage. On vendait du brie. Ça sentait pendant tout le voyage. Mes copilotes se sont bien foutus de ma gueule.

- Oui mais en même temps, vous avez des prix, non ? C'est quoi ? 20 pour cent sur le saucisson ?

Ils imaginent la prochaine fois qu'ils feront leurs courses, le caddie rempli de fromage frais, tombant par hasard sur moi qui fait la promo de la mimolette. Allez, mesdames, on goûte, c'est gratuit, c'est offert. Un petit morceau, monsieur ? Tiens, qu'est ce que vous faites là ? Pas trop dur le décalage horaire ?

- Et tu peux en faire profiter les copains ?

Le chirurgien voudrait des ristournes. Il est temps de le décevoir.

-  Je fais pas de l'anim' de supermarché. Je fais de l'animation pour enfants.

-  Ah ouais, c'est chaud, ça...

Tandis que le pilote parle comme un ado de quinze ans, sa femme se réveille.

-  Moi aussi, j'en ai fait plein quand j'étais petite. Je me souviens d'un animateur, François  il s'appelait, on était toutes amoureuses de lui. J'adorais les colonies. Ça doit être trop cool d'y travailler. J'ai toujours aimé les voyages.

Petit regard à son mari.

-  C'est comme ça, qu'il m'a séduite.

Enamourée, elle lui presse le bras tandis que lui n'apprécie pas vraiment la comparaison.

- Ouais, enfin, entre s'occuper d'enfants et transporter du bét...  des passagers, ce n'est pas la même chose. Le prend pas mal, hein. Je juge pas ton boulot mais bon, entre nous, dans les avions, y a quand même une part de responsabilité...

- Ben lui aussi si y a un môme qui se noie...

- Mais c'est pas pareil, arrête...

Ils sont prêts à s'engueuler. Comme une vieille rengaine qui revient à chaque sujet. Afin de calmer l'atmosphère, elle préfère reprendre sa pose de semi-morte qui cherche un début d'idée en fixant le vide. En une seconde, elle est revenue au stade décoratif. Le chirurgien, lui, ne me lâche pas du regard. 

-  Mais...  T'es pas trop vieux pour ça ? Je veux dire, t'es quoi ? Dirlo ? Tu t'occupes de la compta ? Tu t'occupes pas des enfants, quand même ?

Il plisse les yeux, imprime mon visage. Le jour où je passerais dans Faites entrer l'accusé, il pourra dire « je le savais ! ».

« Dans le centre, c'est la stupéfaction. Cet homme si calme au regard si doux cachait un monstre à l'intérieur de lui. Les enfants vivaient sous le régime de la terreur. Certains sont encore aujourd'hui traumatisés. Pourtant, des plaintes, le ministère de Jeunesse et Sports en a reçu beaucoup. Jusqu'à trois milles par an. Mais l'institution restera sourde jusqu'à ce que la volonté d'un homme mette fin au triste record de l'ogre des centres aérés ».

Bon, je crois qu'on s'est mal compris. Avant que la femme du pilote nous régale avec des anecdotes de course en sac, je dissipe le malentendu.

- Non pas cette animation.. Mais plutôt dans le dessin animé.

Le pilote et le chirurgien n'y comprennent plus rien. La femme du pilote, elle, formule un « ah » muet. Elle vient de comprendre. Et dans sa tête, c'est toute une malle aux trésors qui s'ouvre. Elle revoit Candy, Albator son premier amour, Lady Oscar et quelques autres. Elle a le sourire de ceux qui se rappellent de leur enfance. Mais d'un coup, son visage se fige. Un courant électrique vient de passer. Elle a une réflexion.

- Mais, ça existe pas... Si ?

Si je dis oui trop vite, elle va se mettre à douter et me demander pour le père Noël et la petite souris. Et si, pendant toutes ces années, on lui avait menti ? Et s'ils existaient vraiment ?

- Je comprends pas ton boulot ? C'est le fromage, les enfants, le dessin animé ?

- Le dessin animé. Mais généralement, on parle d'animation. C'est pour ça, en fait..

Le pilote retient un petit air rigolard. Lui qui risque sa vie à chaque vol déjeune avec un Bisounours. Il me regarde mieux, m'imagine en Groscalin.

-        Mais... Tes enfants savent ?

-        Ben... oui.

-        Et ils en pensent quoi ?

Je ne comprends pas la question. Que mes parents aient un avis, à la rigueur, mais mes enfants...

-        Ils sont plutôt ravis.

Le chirurgien est dégouté. Lui qui ne peut jamais raconté ses opérations à table, qui ne passionne personne avec ses tromboses à opérer d'urgence, voilà qu'il rencontre un pauvre type qui parle dessin animé avec ses enfants. Moins d'étude pour plus de succès, la vie est vraiment injuste. Heureusement qu'il reste l'argent.

-        En fait, tu bosses sur Pikachu...

Je vais y aller lentement sans quoi je risque de les perdre.

-        Oui, enfin non...

ça y est, je les ai perdu.

-        Je bosse sur différents genres. Des trucs français surtout.

-        D't'façon, la télé, pour les enfants, c'est hyper violent. C'est pire qu'à mon époque.

Et voilà, je suis dans le banc des accusés. Tout le monde me scrute. Qu'avez vous à répondre à la cour ? Rien, le mieux est de laisser continuer.

-        Nous y avait les chevaliers du Zodiaque et Dragonball. Ça se battait mais c'était gentil. Alors qu'aujourd'hui, pardon hein, mais je laisserais pas mon gosse devant la télévision.

C'est vrai. Son gosse est vissé sur la tablette graphique, depuis deux heures qu' il navigue sur internet. Depuis un moment, je l'observe en train de massacrer des foules au lance flammes.

-        Et puis, je sais pas. C'était mieux. Moi, par exemple, j'adorais Ken le Survivant.

Je n'ai pas envie d'en rajouter. Je ne veux pas dire qu'aujourd'hui les dessins animés, c'est un peu Martine et le Petit Nicolas. Qu'on ne s'envoie plus des coups à faire exploser les montagnes. Qu'on ne crève plus les yeux de ses adversaires. Que les dessins animés violents ne sont plus dans les cases jeunesse. C'est un débat sans fond. Autant ne pas m'y mettre.

Dans son coin, la femme du pilote retrouve le sourire.

-         Mais alors, tu dessines ? On pourrait avoir un autographe.

-        Ben non, je ne sais pas dessiner...

Déception.

-        Tu fais quoi alors ?

-        Je lis des histoires... Des histoires qui deviendront des dessins animés.

-        Mouais... Et t'as fait des études pour ça ?

La question lancée l'air de rien. Oui j'ai fait des études. Pas comme ses sept ans de médecine. Moins peut-être.

-        J'ai étudié, oui...

-        Mais... dis-moi... Parce que, moi, ça m'intéresse... Comment on garde son âme d'enfant ?

Tout le monde la dévisage. Je vais prendre mon temps, expliquer patiemment, utiliser des termes simple. Je bois un verre avant de me lancer. Et je sais déjà, devant leur incompréhension, que la nuit sera longue ou, plus sûrement, qu'ils en auront marre rapidement et qu'on changera de sujet en deux temps trois mouvements. Je ne serais dés lors qu'une vague anecdote à raconter aux collègues autour d'un café quand on n'a passer le sujet du programme de la veille et qu'on n'a plus rien à se dire.