L_THOMPSON_SELFIE_01

Au début, j'aimais beaucoup ses messages.

Savoir qu'il passait des vacances merveilleuses à l'autre bout du monde avec la femme de sa vie, découvrir qu'il partageait des instants de bonheur à la cafétéria de son entreprise avec des collègues classes et détendus, voir qu'il faisait des coeurs avec ses mains tout en se faisant caliner par ses enfants, plus beaux les uns que les autres. Sans compter ses plats qu'il ne manquait pas de mettre sur le réseau pour nous faire saliver. Même ses maitresses étaient magnifiques. Nous étions tous jaloux de sa vie. Ce n'était pas bien méchant. Mais ça nous faisait sourire.  

Et puis d'un coup, je n'ai plus compris son délire. 

D'abord, ses selfies en salle d'attente étaient un peu trop conceptuels. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Qu'attendait-il ? Trop de possibilités, trop compliqué, je n'avais pas le temps de me poser la question. Puis ses premières radios, comme si nous étions capables de déchiffrer ce qu'elles voulaient dire.

Je me suis fendu d'un "t'es gentil mais on n'est pas docteur ! MDR" qui a plutôt été bien reçu par nos amis. Mais lui-même ne m'a pas répondu. A croire que je l'avais vexé.

Pendant tout un temps, je n'ai d'ailleurs pas eu de nouvelle. Pas que nous soyons proches, non. C'est une vieille connaissance du collège, quelqu'un que je n'ai jamais revu. Un "Tu te rappelles madame Machin comment elle était dure" ou "J'ai revu Baptiste Bidule, il a pas changé mis à part qu'il est chauve" pour entretenir le feu de la conversation. Un poke de temps à autre. Une invit' à débloquer un niveau. Et ses photos affichées aux yeux de tous.

Après deux semaines, il en a rajouté une nouvelle. Un couloir d'hopital, comme il y en a des milliers. Des gens assis, du personnel qui se balade. La seule chose qui faisait rêver, c'était la carte postale sur le mur de l'acceuil. Un coucher de soleil sur une plage avec les palmiers en contrejour. Il fallait vraiment zoomer pour s'en rendre compte. Je me suis dit que c'était un indice. Un moyen de teaser sa prochaine destination. J'attendais avec impatience d'en savoir plus. Mais visiblement, j'étais le seul que ça intéressait.

Certains se sont fendus d'un "bonjour l'ambiance", d'autres lui demandaient s'il déprimait. Je savais qu'ils avaient tous faux mais je n'étais pas assez proche pour franchement m'immiscer. Il a fallu qu'un contact demande s'il était malade pour que finalement, je sorte de mes gonds : "Mais vous êtes cons ou quoi, vous voyez pas la carte postale ?! Allez, éclate toi et ramène-nous des souvenirs".

Je n'ai pas eu de réponse. Ni moi, ni les autres d'ailleurs. Après tout, s'il partait à l'autre bout du monde, autant qu'il en profite avant de le partager. 

Deux jours plus tard, nous retrouvions ENFIN une photo d'un de ses plats. Rien d'extraordinaire, juste un gros plan d'une viande tendre accompagnée de son volcan de purée dans lequel stagnait une sauce. Un plat au bon goût d'enfance.

"Et ben, quand même un peu de bonheur ! ça me rappelle la cantine, en 4eme, tu te souviens ?".

Je n'ai pas eu de retour. Pourtant,  ça faisait penser aux plateaux repas de notre enfance.

C'est vrai que j'étais un peu vexé. Pour autant, je ne voulais pas manquer ses dernières publications.

Et ses publications donnaient de plus en plus dans le mièvre. "Profitez tant que vous pouvez", "La vie est courte, ne perdez pas de temps", ce genre de bêtises qu'on retrouve en magnet sur le frigo des dépressifs. Un portrait de sa femme et de ses enfants. La fête du petit dernier. "Mon plus bel éclat de rire. ça fait du bien".

Qu'est-ce que c'est que ces conneries, me disais je. Il vieillit mal. Il devient chiant.

Le lundi suivant, ce fût le choc.

Je savais qu'il préparait un truc. Je ne m'attendais pourtant pas à ça.

Un selfie à la Scarlett Johannson. Les fesses à l'air volontairement exhibées dans le miroir de la salle de bain. Lui sourait. En blouse d'hopital. Le crâne lisse. "Toujours vivant !".

Qu'est-ce qui lui prend ? On ne s'exhibe pas comme ça, à moitié nu, devant tout le monde. C'est indécent. Et puis qu'est-ce que c'est que cette coupe ? ça ne lui va pas du tout. Ses amis parlaient de "courage". Pour ma part, je trouve surtout qu'il a du culot. Quel courage, il y a à s'exhiber de la sorte ? Tout le monde peut provoquer. Sans compter qu'il y a des enfants qui regardent. Qu'est-ce qui se passerait s'ils tombaient dessus ?

Ce n'est qu'à la photo suivante que j'ai vraiment compris. Elle s'intitulait "le fil de la vie" et c'est vrai qu'elle était assez jolie. Sa main tenant celle de sa femme. J'ai reconnu le motif de sa blouse. Et le fil du cathéter que je n'avais d'abord pas remarqué sur sa photo de nu.

Ainsi donc, il était malade.

J'étais profondément désolé pour lui.

Mais après quelques temps, j'ai pensé le retirer de mes amis.

Je veux dire, je n'ai rien contre le fait d'accèder un peu à son bonheur. Mais le reste, ça ne regarde que lui. On n'est pas si intimes. On ne se connait que depuis le collège. On s'est jamais revu. Et tant qu'il sera dans cet étât, je ne pense pas le joindre. A quoi ça sert de lui proposer de sortir s'il ne peut pas quitter sa chambre ? ça ne ferait que remuer le couteau dans la plaie. S'il va mal, je ne vais pas en rajouter. Ne serait-ce que par décence.

Finalement, il a dû se faire la même réflexion.

Pendant quelques temps, nous n'avons plus eu aucune photo, aucun statut. Rien. J'ai cru que ça allait me manquer mais heureusement, non. Personne n'est irremplaçable et j'avais quelques amis qui nous régalaient de leurs photos de mariage, de leur week-end provençal, de leur vie de famille. Du bonheur offert à tous. Rien qu'un petit moment avant de replonger dans la grisaille du quotidien, voilà ce que je demandais. Et je n'étais pas déçu.

Et puis, un jour, un statut : "De retour"

Ses amis ont répondu. Ils étaient tous heureux pour lui. Il leur renvoyait des phrases courtes. Moi, je me disais qu'il se fichait de nous. Après autant de temps sans nouvelle, on met des détails, on rajoute des photos. Le minimum pour se faire remarquer. Plutôt qu'un "De retour" qui sonne très administratif. Comme si on avait noté son absence. Franchement.

Depuis, il poste de temps en temps. Jamais plus rien d'intéressant. Sa femme a beau sourire, elle n'est plus aussi jolie qu'avant. Ses traits sont tirés, elle a l'air d'avoir mal dormi. ça peut paraitre méchant mais elle a pris un coup de vieux.

Lui a repris des cheveux. Preuve que ça n'était qu'une mode. La crise de la quarantaine sans doute. Par contre, il a clairement perdu du poids. On dirait un squelette avec une perruque. Je lui ai dit une fois. Le connaissant, je suis sûr que ça l'a fait rire.

Ses photos ne me rendent plus jaloux. Au contraire. Chaque fois que je le vois, je me dis que je vais bien. Que je suis en bonne santé. Que j'ai la vie devant moi.

La dernière fois, il nous a remis un message cryptique : "Je reviens bientôt, promis".

ça fait six mois.

Depuis, on ne peut pas dire qu'on ait eu des nouvelles.

J'ai beaucoup réfléchi. J'ai compris qu'on ne pouvait pas compter sur lui. Je l'ai retiré de mes amis.

Peut-être est-il revenu. Peut-être met-il à nouveau des photos de lui dans des endroits paradisiaques. Peut-être que oui. Peut-être que non.

Ce qui est sûr, c'est qu'on ne se reverra plus.

Du moins, pas dans cette vie.