Fred HEMANS Panini Sporting Hasselt 1980

- Vous avez regardé le match, hier...

Je regarde autour de moi, pour être bien sûr qu'il s'adresse à personne d'autre.

- Franchement, c'était abusé ou pas ?

J'ai beau être le seul occupant, j'émets l'espoir qu'il parle via son oreillette.

- Moi, je vais vous dire franchement, j'ai trouvé ça... Je sais pas comment vous dire...

Parce que je suis un homme, je suis censé aimé le foot ?

Il faut que je le connaisse sur le bout des doigts ?

Je ne pourrais pas avoir une grande passion pour l'Eurovision à la place ?

Et si moi aussi, je lui balançais "Vous avez vu la Lituanie, franchement, leur chanson, c'est abusé non ?", quelle tête il ferait mon chauffeur ?

Il y a tant de choses à aimer dans le monde : les gens, Paris, la musique, les bons films. Même le mode de fonctionnement des photocopieuses me parait plus passionnant que l'analyse d'un match de foot.

Sans compter que je n'ai pas pratiqué ce loisir depuis le CM2.

- Alors ?

Le réseau déconne, je ne saurais jamais qui a joué. Tant pis. J'utilise mon joker.

- Non, m'enfin y a deux écoles...

Je laisse glisser ma phrase d'un air entendu. L'air de celui qui voudrait qu'on lui foute la paix.

- Scusez-moi, la première mi-temps, c'était quand même bien de la merde.

Il me fixe à nouveau, attendant mon avis.

Je ne sais pas, ça doit être ma tête. Les gens me prennent pour un expert. Ou alors, RMC est en grève. Il est en manque. Il a besoin de refaire le match. Après tout, quel homme n'y connait rien en foot ?

- Non mais, ils ont laissé passé des occasions, c'est sûr. En même temps, faut se mettre à leur place, les débuts de match, c'est toujours pareil. On court après le ballon. On le rattrape. Puis, on le reprend. Et puis.... Et puis, on marque voilà. Enfin, quand on peut. Enfin sauf là... C'est épuisant, quoi...

Aux regards qu'il me lance, je sens bien qu'il commence à douter.

- Mais vous êtes plutôt de quel côté ?

-Ben, côté passager... (il est con ou c'est moi ?)

- Non, je veux dire, vous êtiez pour Chelsea ?

- Chelsea ? Non, j'ai essayé de la regarder mais, je sais pas, elle m'insupporte. Elle est trop....

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Il me lance un drôle de regard. J'ai l'impression qu'il ne comprend pas. Je vais tenter une autre approche.

- M'enfin, j'ai aimé un moment. Quand j'étais plus jeune. Au lycée. Comme tout le monde. Mais les goûts changent. Et puis j'ai déjà été Charlie alors...

- Moi, c'est mon équipe. C'est pour vous dire comment je suis dégouté...

- Ben oui, mais voilà, mais quand on choisit mal, c'est ce qui arrive, mon petit monsieur.

J'ai bien senti que le "petit monsieur" était moyennement passé. En même temps, il a voulu se la jouer entre hommes, c'est à mon tour de le rabaisser un peu.

- Ma mère me disait toujours "Quand on joue, on perd toujours à un moment" et je pense qu'il y a une belle morale à tirer de tout ça...

Je ne sais pas s'il rumine la sagesse de mes paroles mais je me sens quand même obligé de ponctuer le silence d'un "Voilà, voilà", ne serait-ce que pour maquiller la gêne qui s'installe doucement dans l'habitacle.

-En fait, vous avez pas eu le match...

-Mais si, je l'ai vu. J'ai loupé le début, j'avais du travail, j'étais occupé, j'ai pas vu l'heure et puis c'est tout. J'ai vu la deuxième mi-temps, ils étaient frais comme des gardons, je pouvais pas me douter pour la première mi-temps... 

- Et alors, qui a gagné ?

- Ben, euh... Tout... Tout le monde ?

Il a l'air d'y croire moyen.

- C'était un match amical. C'est pour ça, c'est... Ben sinon c'est vexant , on reçoit les gens, on leur met la pâtée ça met une mauvaise ambiance. Alors que là,  c'est la fête... Tout le monde a gagné... Tout le monde rentre contents.... "L'esprit du sport est sain et sauf" comme dirait Jacques de Coubertin.

- Pierre, plutôt...

- Non, Jacques, son frère...

Dans son regard, je sens comme une curiosité.

Voilà à quoi ressemble un homme qui n'aime pas le foot.

Peut-être même que je n'aime pas le sport dans son ensemble.

S'il ne conduisait pas, il aurait pris une photo pour montrer à ses copains.

Au lieu de ça, il essaie de mémoriser mon visage pour bien le décrire.

- Vous pouvez m'arrêter là ?

Dans sa manière de me rendre la monnaie, j'ai bien senti que j'avais changé de classe.

Quand je suis arrivé, j'étais Don Draper. Maintenant, je suis à peine Jean Lefebvre.

Je suis devenu amusant, comme un enfant qui aurait mal grandi.

Un enfant de quarante et des ans.

- Ils ont tous eu une bonne note alors ? me lance t'il amusé avant de reprendre la route.

J'arrive au bureau, j'ai une revanche à prendre. Il est temps de montrer mon domaine de compétence.

- C'est marrant cette plante, elle fleurit même en hiver...

- C'est normal, c'est du plastique...

Jusqu'à la fin de la journée, mon domaine sera celui du silence.

Comme ça, je suis sûr de ne plus dire de conneries.